Sep 8th, 2008
Critique: Shalom Québec à la Gare du Palais
Une exposition à saveur historique est souvent conditionnée par le lieu dans lequel elle se retrouve. Un fusil fortement ornementé n’aura pas la même réception s’il se trouve dans un musée militaire que s’il est exposé dans un musée des arts décoratifs. Ce principe du lieu conditionnant le contenu est mal exploité dans Shalom Québec - Plusieurs fibres, une même étoffe : Les Juifs à Québec qui occupe la salle des pas perdus de la Gare du Palais à Québec.
Composée de panneaux aux motifs colorés sur lesquels se déclinent textes et reproductions d’artefacts, l’installation propose un voyage dans le temps sous le thème de la présence juive dans la Vieille-Capitale. La lecture s’offre à la vue des passants selon deux angles d’approche. En arrivant de la rue, le visiteur est confronté à des affiches qui condensent l’essentiel de l’exposition en quelques points saillants. Une photographie de très grand format situe l’événement, reprenant le poncif du Château Frontenac pour illustrer l’ancrage dans le milieu québécois.

Figure 1. Vue partielle de l’exposition Shalom Québec : Plusieurs fibres, une même étoffe : Les Juifs de Québec à la Gare du Palais, Québec.
Ici, les apports de la communauté à l’ensemble de la collectivité sont soulignés. Une photographie de bagels est difficile à manquer. Elle accompagne un texte sur la cuisine judaïque et ses déclinaisons québécoises. Le célèbre pain troué est présenté comme une contribution juive, tout comme la viande fumée de type smoked meat. Si la vérité historique de cette affirmation est difficile à vérifier, il en va tout autrement de l’électrification de Québec. Si l’on en croit les panneaux de l’exposition, la ville doit à l’immigrant juif Sigismund Mohr l’apparition des premières lumières électriques sur la Terrasse Dufferin. Mieux, le même personnage serait responsable de l’installation du système téléphonique dans la cité.
Or, les aspects controversés entourant ce personnage sont évacués. Nulle part il n’est fait mention qu’il est condamné en 1875, 1877 et 1879 pour non-paiement de ses créances [1]. La chaude lutte que lui mène Cyrille Duquet pour l’installation du télégraphe dans la ville est évacuée, tout comme les réactions extrêmement négatives des citoyens face à l’apparition des poteaux supportant le réseau de fils. Cette omission permet de souligner le manque de recul critique de Shalom Québec. Pourtant, le personnage est véritablement célébré comme héros national lors de l’illumination électrique de la Terrasse. Cette exposition met ainsi l’accent sur certains aspects positifs de la communauté juive.
Outre la cuisine et l’électrification de la ville, l’importance de John Franks dans la lutte contre les incendies est également soulignée, tout comme le développement du cimetière. À cet égard, une carte localisant les principaux lieux de l’histoire hébraïque à Québec ainsi que l’origine de certains noms de rues en l’honneur de personnalités fortes forment un survol rapide.
Si l’ensemble des panneaux présents dans la première section de l’exposition tirent un peu dans tous les sens et peuvent dérouter le visiteur, ce n’est pas le cas s’il commence sa visite à l’autre extrémité de l’installation. En suivant une approche chronologique, Shalom Québec gagne en signification. Le passé est découpé en cinq époques distinctes : 1608 à 1759, 1759 à 1832, 1832 à 1900, 1900 à 1960 et 1960 à 2008. Quatre cents ans d’histoire accompagnent le visiteur, ce qui situe l’exposition dans les célébrations officielles de l’anniversaire de fondation de Québec.
La première section est consacrée au Régime français. Le visiteur y apprend que l’accès à la Nouvelle-France était interdit aux Juifs et qu’une communauté organisée n’a fait son apparition qu’à partir de 1759. Pour illustrer ce propos, l’histoire d’Esther Brandeau est racontée. Cette fougueuse Européenne a vécu dans la ville après sa fuite du Vieux-Continent. Les autorités, ne sachant qu’en faire, l’auraient confiée aux soins des Soeurs de l’Hôpital Général de Québec. Elle demeurera dans la colonie pendant un an avant d’être renvoyée en France en 1739. Cet événement est présenté pour illustrer la fermeture d’esprit des Canadiens français à l’égard des minorités religieuses. S’il ne fait aucun doute que les pratiquants d’une foi autre que catholique n’étaient pas les bienvenus, il convient de souligner qu’Esther Brandeau est arrivée en Nouvelle-France habillée en garçon. Selon certains auteurs [2], il semblerait que cette transgression des identités sexuelles ait autant contribué au désarroi des autorités que sa religion. Cette hypothèse n’est pas évoquée dans Shalom Québec.

Figure 2. Vue du panneau 1759-1832 de l’exposition Shalom Québec
La seconde partie concerne la période entre la Conquête et 1832. On assiste à l’établissement de figures marquantes. Ezéchiel Hart est cité comme étant le premier Juif élu. Remportant ses élections en 1807, l’exposition indique qu’il « ne peut siéger car il ne veut pas prêter serment sur la bible chrétienne ». Or, les recherches soulignent que le débat entre francophones et anglophones aurait joué un rôle bien plus important dans son rejet de l’Assemblée, sa judéité n’ayant servi que de prétexte d’exclusion [3]. Si son élection met en relief avec justesse le caractère discriminatoire lors d’une élection, l’accent n’est placé que sur cet aspect au détriment d’un discours plus nuancé.
Durant la période allant de 1832 à 1900, la communauté s’ancre à Québec. Le cimetière juif est créé en 1850. Une première synagogue est ouverte dans la Haute-Ville en 1852. Un autre établissement religieux voit le jour dans le quartier Saint-Roch en 1907. Les activités commerciales se développent, principalement autour de la rue Saint-Joseph. L’épicier Abraham Joseph est donné en exemple.
Encore une fois, l’exposition achoppe sur la réalité historique lorsqu’elle décrit William Hyman comme étant le « premier maire Juif au Canada ». Élu maire de la municipalité de Cap-des-Rosiers en 1858, il est surprenant que cette exposition parle du Canada, un pays qui n’existera qu’une décennie plus tard. De plus, le lien entre ce personnage et la ville de Québec est pour le moins ténu puisqu’il vécut en Gaspésie la plus grande partie de sa vie pour finir ses jours à Montréal. Il est dit qu’il fait affaire avec un commerçant de Québec et que ses enfants étudieront dans la capitale. L’inclusion du premier maire Juif dans l’histoire du (futur) pays semble donc prédominer sur le thème de l’exposition qui, faut-il le souligner, célèbre les Juifs de Québec.
La première moitié du vingtième siècle est en vedette dans le quatrième volet de l’installation. L’affaire du notaire Plamondon est mise en valeur. Rappelons qu’en 1910, ce notable a prononcé un discours antisémite à l’église Saint-Roch. Un procès s’ensuivit en 1913 et en 1914. Le notaire fut finalement condamné pour diffamation. L’internement des Juifs allemands dans un camp sur les Plaines d’Abraham est porté à l’attention, tout comme l’arrivée massive des Juifs Sépharades du Maroc suite à l’indépendance de ce pays. L’élection en 1916 du premier député Juif ayant siégé à l’Assemblée nationale, Peter Bercovitch, est soulignée.
Finalement, l’époque contemporaine est marquée par un exode des membres de la communauté vers Montréal et Toronto après la Révolution tranquille. Quelques piliers de la collectivité locale sont mis de l’avant.
La plupart des panneaux explicatifs utilisent de nombreux raccourcis historiques qui présentent une version partielle de l’histoire. La communauté juive est montrée sous l’angle de la survivance dans un milieu hostile. Loin de nous l’idée de minimiser les souffrances dont cette minorité a pu souffrir au fil des siècles. Cependant, cette condition n’excuse pas les raccourcis historiques. En présentant une vue partielle des faits, l’exposition s’éloigne de l’histoire pour se rapprocher de la propagande.
Également, il convient de souligner que de nombreux individus mis en valeur au fil des panneaux explicatifs suscitent des interrogations. Si l’apport de la communauté juive au développement du pays est indéniable, l’inclusion de personnalités ayant un lien ténu avec Québec est douteuse dans le cadre d’un événement célébrant les quatre cents ans de fondation de la ville.
Finalement, Shalom Québec n’utilise pas correctement son lieu d’exposition. La salle des pas perdus est un endroit pour laisser passer le temps. Les passagers en attente de leur transport peuvent s’investir dans la lecture de textes sur des sujets qui leur sont peu familiers. Donc, il aurait été possible d’ajouter des nuances à l’information présentée sans alourdir la présentation outre mesure. Plutôt, le choix s’est porté sur une vision anecdotique et partielle de l’histoire. Comme les autobus et les trains qui passent dans la Gare du Palais, Shalom Québec disparaîtra rapidement des mémoires sans laisser de trace chez les passagers entre deux destinations.
- INFORMATIONS PRATIQUES -
- L’exposition Shalom Québec : Plusieurs fibres, une même étoffe : Les Juifs de Québec est présenté à la Gare du Palais de Québec jusqu’au 28 septembre 2008. [carte d'accès]
- L’événement est gratuit.
- NOTES -
- Denis Vaugeois, « Mohr, Sigismund », Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).
- Leslie Choquette, Frenchmen into Peasants : Modernity and Tradition in the Peopling of French Canada, Cambridge et Londres, Harvard University Press, 1997, 397 p., tel que citée par Mary Jean Green dans « Review », SubStance, [en ligne] vol. 27, no.1 (1998), p. 136, (site consulté le 15 août 2008).
- Denis Vaugeois, « Hart, Ezekiel (Ezechiel) », Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).
- BIBLIOGRAPHIE -
- GREEN, Mary Jean. « Review : Leslie Choquette, Frenchmen into Peasants : Modernity and Tradition in the Peopling of French Canada », SubStance, [en ligne] vol. 27, no.1 (1998), p. 135-137, (site consulté le 15 août 2008).
- LÉTOURNEAU, Jocelyn. Le coffre à outils du chercheur débutant. Montréal, Boréal, 2006, 266 p.
- TISDALE, GASTON. « Brandeau, Esther ». Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).
- VAUGEOIS, Denis. « Hart, Ezechiel (Ezekiel) ». Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).
- VAUGEOIS, Denis. « Mohr, Sigismund ». Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).











