Oct 6th, 2008
Critique: Québec et ses photographes, 1850-1908 au Musée national des beaux-arts du Québec

[Vue d'ensemble de la salle 9, partie arrière]
L’exposition Québec et ses photographes, 1850-1908, La collection Yves Beauregard propose aux yeux des visiteurs des bijoux photographiques sur la Vieille-Capitale. Malgré certains efforts muséologiques pour mettre en valeur cette collection, il est fort probable que le public ne soit pas au rendez-vous au Musée national des beaux-arts du Québec. Explications.
Cette exposition propose une sélection d’environ 400 photographies, ambrotypes, ferrotypes et autres processus d’impression de la lumière sur un support. Aujourd’hui, la photographie numérique rend accessible la prise d’images à tous et à peu de frais. Transférer ce que nos yeux voient en une image indépendante n’a jamais été aussi facile. Du clic du bouton-pressoir de l’appareil photographique au clic de la souris pour manipuler les fichiers numériques, la (relative) facilité des outils à notre disposition nous fait oublier la complexité technique masquée dans nos instruments.
Québec et ses photographes lève le voile sur les balbutiements de cette technologie en prenant Québec comme point de repère. La plupart des photographies sont présentées en vitrine, tels des artefacts d’un temps révolu. Leurs écornures, leur aspect jaunâtre ou brunâtre, leurs plis, leurs courbures font partie de leur histoire et, en ce sens, ajoutent une charge mémorielle.
Les autres images sont encadrées, enveloppées par un grand passe-partout blanc, ce qui crée un vide autour d’elles. Chaque cadre étant accroché sur un mur marron, le visiteur semble regarder à travers une fenêtre temporelle vers le passé. Cette mise en scène est réussie.
D’un point de vue pratique, la salle 9 est séparée selon quatre thèmes différents : Voir Québec, Vivre Québec, les procédés et les grands studios.

[Ellisson & Co., Le Château Haldimand, Québec, entre 1860 et 1879, albumine (2006.1071)]
Voir Québec / Sights of Quebec City accueille le visiteur dès son entrée. Il s’agit principalement de vues panoramiques ainsi que des monuments de la ville. Ici, les Québécois ne seront pas surpris de remarquer que leur ville a été croquée dans tout son charme pittoresque dès l’avènement de la photographie. Ces prises de vue étant devenues des lieux communs, il n’est pas surprenant de retrouver dans le texte de présentation un cliché présentant la ville comme le « Gibraltar d’Amérique [1]».
En particulier, il convient de s’attarder sur Québec vu du Saint-Laurent prise vers 1885 par Notman ou Québec vu de Lévis prise vers 1865 par Smeatons. Ces documents replongent le spectateur dans une époque révolue. Mieux encore : ces photographies grand format ont traversé les siècles dans un état remarquable, témoignage du soin que ses différents propriétaires leur ont prodigué.
Cependant, la muséologie entourant ces groupes de photographies laisse un peu à désirer. Citons en exemple le texte de présentation de la série des lieux historiques. On nous invite à « […] observer l’évolution d’un même lieu au fil du temps et sous l’oeil de divers photographes ». Fascinante idée, encore eût-il fallu que les images à la suite de ces lignes fussent placées d’une façon cohérente. Où est la juxtaposition de ces photographies? Où est la série de panoramas de Québec nous permettant de suivre l’évolution de la ville au fil du temps? Plutôt que de nous faciliter la tâche, le Musée nous envoie sur un véritable jeu de piste à travers l’exposition.
La mise en contexte aurait également servi lorsque des lieux disparus sont illustrés. Ainsi, la Scène au marché Finlay est un véritable témoignage historique de la vie commerciale de Québec au moment de la prise de cette photographie. Seul hic : où était situé ce marché? Le commun des mortels est-il supposé connaître cette information? Dès lors, comment faire le lien entre le temps révolu et le temps présent? Bien malin qui le saura en sortant de cette exposition. À titre indicatif, indiquons que ce marché était approximativement situé entre la place Royale et le fleuve Saint-Laurent [2]. Idem pour Le Château Haldimand, Québec, dont les ruines doivent reposer près du Château Frontenac actuel. Il s’agit de petits irritants, mais qui finissent par s’accumuler.
La section Vivre Québec / Life in Quebec City chapeaute les portraits et certains aspects du quotidien. Ici, la hiérarchisation des portraits de la société est évoquée autour de photographies d’hommes en uniforme. Là, ce sont les portraits pour enfants ou les images des célébrations entourant le 300e anniversaire de la ville de Québec qui sont regroupés.

[Ellisson & Co., Ahatsistari (André-Napoléon Montpetit, 1840-1898), chef huron honoraire, 1878, albumine (2006.1211)]
Encore une fois, les textes de présentation causent parfois problème. Ainsi, dans le texte présentant Ahatsistari, chef huron honoraire, on signale l’incohérence entre le costume amérindien et le décor classique en trompe-l’oeil par un point d’exclamation. Or, quelques pas plus loin, on nous rappelle que ce type de décor était courant dans les photographies de studio pour suggérer une architecture classique, et donc intemporelle. Une plus grande cohérence dans les propos qui auraient pu s’alimenter les uns les autres aurait été appréciée, tout comme un respect pour une pratique aujourd’hui disparue.
Aussi, le thème Vivre Québec se retrouve éparpillé sur les murs de l’exposition. On pourrait facilement croire que l’ensemble de l’exposition est regroupé sous ce vocable, ce qui apporte un peu de confusion chez le visiteur.
Cependant, il ne faut pas manquer la section des portraits de studio. Ainsi, on nous fait remarquer avec justesse des détails qui enrichissent notre expérience. Par exemple, la présence d’appuie-tête est signalée sur plusieurs photographies. Des portraiturés avec le même vêtement ou dans le même décor sont également mis côte à côte pour révéler un aspect de ces photographies quasi-sérielles. Mieux encore, deux photographies de femmes différentes mais portant le même vêtement tout en se tenant devant le même décor ne peut manquer de surprendre et ravir. Cette trouvaille des chercheurs explorant la Collection Yves Beauregard mérite d’être signalée.
Si les images sur les murs valent le coup d’oeil, l’intérêt scientifique de l’exposition se retrouve en son centre. Le coeur de la première partie de la salle est occupé par les procédés utilisés par les photographes oeuvrant à Québec. Dans un langage simple et selon un ordre chronologique, le daguerréotype, l’ambrotype, le ferrotype, la plaque sèche à la gélatine et les épreuves à l’albumine ou à la gélatine argentique sont présentés à tour de rôle. À l’aide d’exemples tirés de la Collection, le visiteur peut voir l’évolution de ces procédés et leur utilisation par les studios d’ici. Le chemin parcouru jusqu’à nos appareils numériques apparaît immense.

[Un stéréoscope installé dans l'exposition]
Dans la même section, deux stéréoscopes sont accessibles. Ces appareils permettaient de créer l’illusion de la tridimensionnalité à partir de photographies. Pouvoir utiliser ces appareils, comme à l’époque, constitue un véritable plaisir pour ceux que l’histoire ou la photographie intéressent – ou pour les simples curieux!
De la même façon, les îlots consacrés aux grands studios et aux cartes de visite possèdent un intérêt certain. On y retrouve une mise en contexte intéressante des studios Lemire, Livernois et Vallée ainsi que des oeuvres significatives de leur travail. Apercevoir la voiturette de Vallée sur la terrasse Dufferin est un témoignage important de ce photographe qui jouait au touriste dans sa ville.
Signalons que dans la salle, la plupart des objets sont placés en vitrine. Des chaises invitent les gens à s’asseoir pour observer ces témoins d’un temps passé. Or, ce choix de mobilier est douteux. La plupart des visiteurs hésitent à les utiliser, ayant probablement peur d’accaparer l’ensemble de l’espace pour eux seuls. En ce sens, peut-être que la mise en place d’un banc aurait permis de briser cette gêne naturelle tout en obtenant le même effet.
Également, il convient de noter que le texte à côté des photographies est mal priorisé. Le photographe, le sujet, la date : ces informations sont disposées dans un ensemble trop compact pour permettre une lecture facile. Si la mise de l’avant du photographe comme artiste est évidente, il semble que le sujet représenté est l’information que la plupart des visiteurs désirent lire en premier lieu. Un jeu subtil de mise en valeur du texte aurait peut-être pu raffiner cet aspect de l’exposition.
Finalement, il est pertinent de se demander si un dialogue entre les images du passé et celles du présent aurait pu être réalisé. En fait, à quoi sert l’exposition de ces témoins du passé sans une réflexion sur le temps qui passe? Il s’agit de beaux objets, marques d’un savoir-faire certain, mais dont la mise en contexte tombe un peu à plat. L’ensemble manque de perspective historique, de sens. On quitte l’exposition content d’avoir enrichi notre bagage d’images, mais sans réelle réflexion supplémentaire. Le visiteur entre dans les salles, cherche des repères connus sur les images, s’émerveille du temps qui passe, quitte. On peut se questionner sur les possibilités muséales offertes par l’exposition de cette importante collection. Il n’est pas certain que Québec et ses photographes en soit la meilleure concrétisation possible. Pourquoi ne pas utiliser les photographies pour recréer une image d’un Québec disparu, ou présenter les célébrations du 300e anniversaire de fondation avec plus d’éclat, ou se concentrer seulement sur les studios ou les procédés? Si la richesse de la collection tire le propos dans tous les sens, il me semble que le travail du Musée aurait dû consister à rassembler ces objets dans un propos peut-être plus cohérent et plus facile à suivre.
Le conservateur de l’art ancien du Québec au Musée pour la période 1850-1900, Mario Béland, indique que cette exposition n’avait pas pour but de « brosser une histoire de la photographie à Québec dans la seconde moitié du XIXe siècle ou une histoire de Québec à travers la photographie de la même époque [3]». C’est un choix. Peut-être cela explique-t-il également pourquoi les textes dans le catalogue sont si minces et qu’on l’achètera pour ses images et non pour son apport au savoir.
Somme toute, l’exposition Québec et ses photographes mérite le coup d’oeil. La qualité des objets photographiques qu’on y retrouve vaut la peine qu’on s’y attarde. Si la mise en scène laisse parfois à désirer et qu’un resserrement du thème Vivre Québec aurait été apprécié, cet élément ne gâche pas complètement la visite.
Malgré tout, le véritable frein pour apprécier cette exposition est son prix exorbitant. Ainsi, votre portefeuille sera délesté de 15 dollars si vous vous laissez tenter par une visite suite à ce texte. Il s’agit du même prix à payer que si vous allez voir Le Louvre à Québec et l’ensemble des expositions du Musée. Lorsque Le Louvre sera terminé, Québec et ses photographes sera la seule exposition temporaire jusqu’au début décembre. C’est cher payé. Qui sera dans la salle en novembre?
D’ailleurs, très peu de visiteurs pénétraient dans la salle pour voir cette seule exposition au moment de notre passage le 28 septembre 2008. Plutôt, il s’agissait de personnes en attente du Louvre qui faisaient le tour des salles ou d’explorateurs des collections permanentes qui se faisaient barrer la porte. Il est dommage que le Musée n’ait pas réduit son tarif pour les visiteurs de Québec et ses photographes pour faciliter son accès. L’achalandage va malheureusement en souffrir.
- INFORMATIONS PRATIQUES -
- L’exposition Québec et ses photographes, 1850-1908, La collection Yves Beauregard est présentée au Musée national des beaux-arts du Québec du 25 septembre 2008 au 4 janvier 2009. L’horaire et les informations pratiques sont disponibles sur le site du Musée.
- Le prix régulier pour une entrée est 15 dollars. Le Musée offre certains rabais à certains groupes.
- Aucun audio-guide n’est disponible puisqu’ils sont tous utilisés pour Le Louvre à Québec.
- Le catalogue de l’exposition vaut l’achat malgré la minceur de ses textes. Toutes les photographies de l’exposition sont reproduites, ainsi que les brèves présentations. Un must pour les amateurs de photographies anciennes.
- Ceux qui ne peuvent se déplacer pour voir cette exposition ont toujours la possibilité de consulter le Fonds Livernois, mis en ligne par Bibliothèque et Archives nationales du Québec. C’est gratuit et on y trouve 1379 photographies. Si vous visitez ce site, cliquez sur Démarrer Pistard, tapez Fonds J. E. Livernois et hop!, choisissez votre image. N’oubliez pas de cliquer sur Voir les images pour un support visuel!
- NOTES -
- La ville a été ainsi nommée par Charles Dickens en 1842 lors d’un voyage.
- Voir Noppen, Luc et al. Québec, trois siècles d’architecture. Montréal, Libre expression, 1989 [1979], p. 314-315.
- Béland, Mario. Québec et ses photographes, 1850-1908. La collection Yves Beauregard. (Catalogue d’exposition, Musée national des beaux-arts du Québec, Québec, 25 septembre 2008 - 4 janvier 2009). Québec, Musée national des beaux-arts du Québec, 2008, p. 19.

[Madame Esther Trépanier, directrice du Musée national des beaux-arts du Québec]
- EN MARGE DE L’EXPOSITION -
- Il s’agit de la première exposition inaugurée par la nouvelle directrice générale du Musée, madame Esther Trépanier. Lors d’une brève entrevue qu’elle m’a accordée, elle a mentionné être « totalement en accord avec la mise en ligne des oeuvres numérisées » de la collection Beauregard. Le seul hic, dans ce dossier, serait la faisabilité d’un tel projet et les coûts qui y seraient associés.
Audacieusement et puisque j’ai un peu d’expérience dans ce domaine, j’aimerais proposer à la nouvelle administration de considérer l’utilisation des outils déjà disponibles sur Internet plutôt que de toujours recommencer à zéro à l’interne, la solution que les tiers partis recommandent toujours. En ce sens, l’exemple du Fine Arts Museum de San Francisco pourrait peut-être servir, eux qui utilisent Picasa pour rendre disponible les images de certaines expositions. Note: L’exposition du FAMSF étant maintenant terminée, le compte peut être désactivé au moment de la lecture de ce message.
Un traitement en boucle dans Photoshop pourrait même ajouter un tatouage numérique [watermark] sur les photographies de l’exposition pour éviter son appropriation par des tiers. Le plus gros du travail serait l’identification des images téléchargées.
Ne serait-ce pas là une merveilleuse publicité gratuite pour l’exposition que ces personnes qui s’échangeraient les photographies ou leur utilisation en cartes postales virtuelles? - Cette exposition est rendue possible grâce au généreux don de photographies d’Yves Beauregard. Pour donner une idée de l’ampleur de ce don, le Musée possédait 1000 photographies anciennes dans sa collection permanente avant ce don; Yves Beauregard a ajouté environ 3500 pièces.
- La question qui tue: pourquoi ce Musée se sent-il obligé de rendre bilingue les titres de cette exposition?
- On fait parfois référence aux 400 photographies de cette exposition pour l’anniversaire de fondation de la ville de Québec. Or, au dernier compte, l’exposition compte 397 images. J’en veux plus!


















