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[Vue d'ensemble de la salle 9, partie arrière]

L’exposition Québec et ses photographes, 1850-1908, La collection Yves Beauregard propose aux yeux des visiteurs des bijoux photographiques sur la Vieille-Capitale. Malgré certains efforts muséologiques pour mettre en valeur cette collection, il est fort probable que le public ne soit pas au rendez-vous au Musée national des beaux-arts du Québec. Explications.

Cette exposition propose une sélection d’environ 400 photographies, ambrotypes, ferrotypes et autres processus d’impression de la lumière sur un support. Aujourd’hui, la photographie numérique rend accessible la prise d’images à tous et à peu de frais. Transférer ce que nos yeux voient en une image indépendante n’a jamais été aussi facile. Du clic du bouton-pressoir de l’appareil photographique au clic de la souris pour manipuler les fichiers numériques, la (relative) facilité des outils à notre disposition nous fait oublier la complexité technique masquée dans nos instruments.

Québec et ses photographes lève le voile sur les balbutiements de cette technologie en prenant Québec comme point de repère. La plupart des photographies sont présentées en vitrine, tels des artefacts d’un temps révolu. Leurs écornures, leur aspect jaunâtre ou brunâtre, leurs plis, leurs courbures font partie de leur histoire et, en ce sens, ajoutent une charge mémorielle. 

Les autres images sont encadrées, enveloppées par un grand passe-partout blanc, ce qui crée un vide autour d’elles. Chaque cadre étant accroché sur un mur marron, le visiteur semble regarder à travers une fenêtre temporelle vers le passé. Cette mise en scène est réussie. 

D’un point de vue pratique, la salle 9 est séparée selon quatre thèmes différents : Voir Québec, Vivre Québec, les procédés et les grands studios.


[Ellisson & Co., Le Château Haldimand, Québec, entre 1860 et 1879, albumine (2006.1071)]

Voir Québec / Sights of Quebec City accueille le visiteur dès son entrée. Il s’agit principalement de vues panoramiques ainsi que des monuments de la ville. Ici, les Québécois ne seront pas surpris de remarquer que leur ville a été croquée dans tout son charme pittoresque dès l’avènement de la photographie. Ces prises de vue étant devenues des lieux communs, il n’est pas surprenant de retrouver dans le texte de présentation un cliché présentant la ville comme le « Gibraltar d’Amérique [1]». 

En particulier, il convient de s’attarder sur Québec vu du Saint-Laurent prise vers 1885 par Notman ou Québec vu de Lévis prise vers 1865 par Smeatons. Ces documents replongent le spectateur dans une époque révolue. Mieux encore : ces photographies grand format ont traversé les siècles dans un état remarquable, témoignage du soin que ses différents propriétaires leur ont prodigué.

Cependant, la muséologie entourant ces groupes de photographies laisse un peu à désirer. Citons en exemple le texte de présentation de la série des lieux historiques. On nous invite à « […] observer l’évolution d’un même lieu au fil du temps et sous l’oeil de divers photographes ». Fascinante idée, encore eût-il fallu que les images à la suite de ces lignes fussent placées d’une façon cohérente. Où est la juxtaposition de ces photographies? Où est la série de panoramas de Québec nous permettant de suivre l’évolution de la ville au fil du temps? Plutôt que de nous faciliter la tâche, le Musée nous envoie sur un véritable jeu de piste à travers l’exposition. 

La mise en contexte aurait également servi lorsque des lieux disparus sont illustrés. Ainsi, la Scène au marché Finlay est un véritable témoignage historique de la vie commerciale de Québec au moment de la prise de cette photographie. Seul hic : où était situé ce marché? Le commun des mortels est-il supposé connaître cette information? Dès lors, comment faire le lien entre le temps révolu et le temps présent? Bien malin qui le saura en sortant de cette exposition. À titre indicatif, indiquons que ce marché était approximativement situé entre la place Royale et le fleuve Saint-Laurent [2]. Idem pour Le Château Haldimand, Québec, dont les ruines doivent reposer près du Château Frontenac actuel.  Il s’agit de petits irritants, mais qui finissent par s’accumuler.

La section Vivre Québec / Life in Quebec City chapeaute les portraits et certains aspects du quotidien. Ici, la hiérarchisation des portraits de la société est évoquée autour de photographies d’hommes en uniforme. Là, ce sont les portraits pour enfants ou les images des célébrations entourant le 300e anniversaire de la ville de Québec qui sont regroupés.


[Ellisson & Co., Ahatsistari (André-Napoléon Montpetit, 1840-1898), chef huron honoraire, 1878, albumine (2006.1211)]

Encore une fois, les textes de présentation causent parfois problème. Ainsi, dans le texte présentant Ahatsistari, chef huron honoraire, on signale l’incohérence entre le costume amérindien et le décor classique en trompe-l’oeil par un point d’exclamation. Or, quelques pas plus loin, on nous rappelle que ce type de décor était courant dans les photographies de studio pour suggérer une architecture classique, et donc intemporelle. Une plus grande cohérence dans les propos qui auraient pu s’alimenter les uns les autres aurait été appréciée, tout comme un respect pour une pratique aujourd’hui disparue. 

Aussi, le thème Vivre Québec se retrouve éparpillé sur les murs de l’exposition. On pourrait facilement croire que l’ensemble de l’exposition est regroupé sous ce vocable, ce qui apporte un peu de confusion chez le visiteur. 

Cependant, il ne faut pas manquer la section des portraits de studio. Ainsi, on nous fait remarquer avec justesse des détails qui enrichissent notre expérience. Par exemple, la présence d’appuie-tête est signalée sur plusieurs photographies. Des portraiturés avec le même vêtement ou dans le même décor sont également mis côte à côte pour révéler un aspect de ces photographies quasi-sérielles. Mieux encore, deux photographies de femmes différentes mais portant le même vêtement tout en se tenant devant le même décor ne peut manquer de surprendre et ravir. Cette trouvaille des chercheurs explorant la Collection Yves Beauregard mérite d’être signalée. 

Si les images sur les murs valent le coup d’oeil, l’intérêt scientifique de l’exposition se retrouve en son centre. Le coeur de la première partie de la salle est occupé par les procédés utilisés par les photographes oeuvrant à Québec. Dans un langage simple et selon un ordre chronologique, le daguerréotype, l’ambrotype, le ferrotype, la plaque sèche à la gélatine et les épreuves à l’albumine ou à la gélatine argentique sont présentés à tour de rôle. À l’aide d’exemples tirés de la Collection, le visiteur peut voir l’évolution de ces procédés et leur utilisation par les studios d’ici. Le chemin parcouru jusqu’à nos appareils numériques apparaît immense. 


[Un stéréoscope installé dans l'exposition]

Dans la même section, deux stéréoscopes sont accessibles. Ces appareils permettaient de créer l’illusion de la tridimensionnalité à partir de photographies. Pouvoir utiliser ces appareils, comme à l’époque, constitue un véritable plaisir pour ceux que l’histoire ou la photographie intéressent – ou pour les simples curieux! 

De la même façon, les îlots consacrés aux grands studios et aux cartes de visite possèdent un intérêt certain. On y retrouve une mise en contexte intéressante des studios Lemire, Livernois et Vallée ainsi que des oeuvres significatives de leur travail. Apercevoir la voiturette de Vallée sur la terrasse Dufferin est un témoignage important de ce photographe qui jouait au touriste dans sa ville. 

Signalons que dans la salle, la plupart des objets sont placés en vitrine. Des chaises invitent les gens à s’asseoir pour observer ces témoins d’un temps passé. Or, ce choix de mobilier est douteux. La plupart des visiteurs hésitent à les utiliser, ayant probablement peur d’accaparer l’ensemble de l’espace pour eux seuls. En ce sens, peut-être que la mise en place d’un banc aurait permis de briser cette gêne naturelle tout en obtenant le même effet. 

Également, il convient de noter que le texte à côté des photographies est mal priorisé. Le photographe, le sujet, la date : ces informations sont disposées dans un ensemble trop compact pour permettre une lecture facile. Si la mise de l’avant du photographe comme artiste est évidente, il semble que le sujet représenté est l’information que la plupart des visiteurs désirent lire en premier lieu. Un jeu subtil de mise en valeur du texte aurait peut-être pu raffiner cet aspect de l’exposition.

Finalement, il est pertinent de se demander si un dialogue entre les images du passé et celles du présent aurait pu être réalisé. En fait, à quoi sert l’exposition de ces témoins du passé sans une réflexion sur le temps qui passe? Il s’agit de beaux objets, marques d’un savoir-faire certain, mais dont la mise en contexte tombe un peu à plat. L’ensemble manque de perspective historique, de sens. On quitte l’exposition content d’avoir enrichi notre bagage d’images, mais sans réelle réflexion supplémentaire. Le visiteur entre dans les salles, cherche des repères connus sur les images, s’émerveille du temps qui passe, quitte. On peut se questionner sur les possibilités muséales offertes par l’exposition de cette importante collection. Il n’est pas certain que Québec et ses photographes en soit la meilleure concrétisation possible. Pourquoi ne pas utiliser les photographies pour recréer une image d’un Québec disparu, ou présenter les célébrations du 300e anniversaire de fondation avec plus d’éclat, ou se concentrer seulement sur les studios ou les procédés? Si la richesse de la collection tire le propos dans tous les sens, il me semble que le travail du Musée aurait dû consister à rassembler ces objets dans un propos peut-être plus cohérent et plus facile à suivre.

Le conservateur de l’art ancien du Québec au Musée pour la période 1850-1900, Mario Béland, indique que cette exposition n’avait pas pour but de « brosser une histoire de la photographie à Québec dans la seconde moitié du XIXe siècle ou une histoire de Québec à travers la photographie de la même époque [3]». C’est un choix. Peut-être cela explique-t-il également pourquoi les textes dans le catalogue sont si minces et qu’on l’achètera pour ses images et non pour son apport au savoir.

Somme toute, l’exposition Québec et ses photographes mérite le coup d’oeil. La qualité des objets photographiques qu’on y retrouve vaut la peine qu’on s’y attarde. Si la mise en scène laisse parfois à désirer et qu’un resserrement du thème Vivre Québec aurait été apprécié, cet élément ne gâche pas complètement la visite.

Malgré tout, le véritable frein pour apprécier cette exposition est son prix exorbitant. Ainsi, votre portefeuille sera délesté de 15 dollars si vous vous laissez tenter par une visite suite à ce texte. Il s’agit du même prix à payer que si vous allez voir Le Louvre à Québec et l’ensemble des expositions du Musée. Lorsque Le Louvre sera terminé, Québec et ses photographes sera la seule exposition temporaire jusqu’au début décembre. C’est cher payé. Qui sera dans la salle en novembre?

D’ailleurs, très peu de visiteurs pénétraient dans la salle pour voir cette seule exposition au moment de notre passage le 28 septembre 2008. Plutôt, il s’agissait de personnes en attente du Louvre qui faisaient le tour des salles ou d’explorateurs des collections permanentes qui se faisaient barrer la porte. Il est dommage que le Musée n’ait pas réduit son tarif pour les visiteurs de Québec et ses photographes pour faciliter son accès. L’achalandage va malheureusement en souffrir.

- INFORMATIONS PRATIQUES - 

  • L’exposition Québec et ses photographes, 1850-1908, La collection Yves Beauregard est présentée au Musée national des beaux-arts du Québec du 25 septembre 2008 au 4 janvier 2009. L’horaire et les informations pratiques sont disponibles sur le site du Musée.
  • Le prix régulier pour une entrée est 15 dollars. Le Musée offre certains rabais à certains groupes.
  • Aucun audio-guide n’est disponible puisqu’ils sont tous utilisés pour Le Louvre à Québec.
  • Le catalogue de l’exposition vaut l’achat malgré la minceur de ses textes. Toutes les photographies de l’exposition sont reproduites, ainsi que les brèves présentations. Un must pour les amateurs de photographies anciennes.
  • Ceux qui ne peuvent se déplacer pour voir cette exposition ont toujours la possibilité de consulter le Fonds Livernois, mis en ligne par Bibliothèque et Archives nationales du Québec. C’est gratuit et on y trouve 1379 photographies. Si vous visitez ce site, cliquez sur Démarrer Pistard, tapez Fonds J. E. Livernois et hop!, choisissez votre image. N’oubliez pas de cliquer sur Voir les images pour un support visuel! 

- NOTES - 

  1. La ville a été ainsi nommée par Charles Dickens en 1842 lors d’un voyage.
  2. Voir Noppen, Luc et al. Québec, trois siècles d’architecture. Montréal, Libre expression, 1989 [1979], p. 314-315.
  3. Béland, Mario. Québec et ses photographes, 1850-1908. La collection Yves Beauregard. (Catalogue d’exposition, Musée national des beaux-arts du Québec, Québec, 25 septembre 2008 - 4 janvier 2009). Québec, Musée national des beaux-arts du Québec, 2008, p. 19.

 


[Madame Esther Trépanier, directrice du Musée national des beaux-arts du Québec]

- EN MARGE DE L’EXPOSITION -

  • Il s’agit de la première exposition inaugurée par la nouvelle directrice générale du Musée, madame Esther Trépanier. Lors d’une brève entrevue qu’elle m’a accordée, elle a mentionné être « totalement en accord avec la mise en ligne des oeuvres numérisées » de la collection Beauregard. Le seul hic, dans ce dossier, serait la faisabilité d’un tel projet et les coûts qui y seraient associés.
    Audacieusement et puisque j’ai un peu d’expérience dans ce domaine, j’aimerais proposer à la nouvelle administration de considérer l’utilisation des outils déjà disponibles sur Internet plutôt que de toujours recommencer à zéro à l’interne, la solution que les tiers partis recommandent toujours. En ce sens, l’exemple du Fine Arts Museum de San Francisco pourrait peut-être servir, eux qui utilisent Picasa pour rendre disponible les images de certaines expositions. Note: L’exposition du FAMSF étant maintenant terminée, le compte peut être désactivé au moment de la lecture de ce message.
    Un traitement en boucle dans Photoshop pourrait même ajouter un tatouage numérique [watermark] sur les photographies de l’exposition pour éviter son appropriation par des tiers. Le plus gros du travail serait l’identification des images téléchargées.
    Ne serait-ce pas là une merveilleuse publicité gratuite pour l’exposition que ces personnes qui s’échangeraient les photographies ou leur utilisation en cartes postales virtuelles?
  • Cette exposition est rendue possible grâce au généreux don de photographies d’Yves Beauregard. Pour donner une idée de l’ampleur de ce don, le Musée possédait 1000 photographies anciennes dans sa collection permanente avant ce don; Yves Beauregard a ajouté environ 3500 pièces.
  • La question qui tue: pourquoi ce Musée se sent-il obligé de rendre bilingue les titres de cette exposition? 
  • On fait parfois référence aux 400 photographies de cette exposition pour l’anniversaire de fondation de la ville de Québec. Or, au dernier compte, l’exposition compte 397 images. J’en veux plus!

Une exposition à saveur historique est souvent conditionnée par le lieu dans lequel elle se retrouve. Un fusil fortement ornementé n’aura pas la même réception s’il se trouve dans un musée militaire que s’il est exposé dans un musée des arts décoratifs. Ce principe du lieu conditionnant le contenu est mal exploité dans Shalom Québec - Plusieurs fibres, une même étoffe : Les Juifs à Québec qui occupe la salle des pas perdus de la Gare du Palais à Québec.

Composée de panneaux aux motifs colorés sur lesquels se déclinent textes et reproductions d’artefacts, l’installation propose un voyage dans le temps sous le thème de la présence juive dans la Vieille-Capitale. La lecture s’offre à la vue des passants selon deux angles d’approche. En arrivant de la rue, le visiteur est confronté à des affiches qui condensent l’essentiel de l’exposition en quelques points saillants. Une photographie de très grand format situe l’événement, reprenant le poncif du Château Frontenac pour illustrer l’ancrage dans le milieu québécois.


Figure 1. Vue partielle de l’exposition Shalom Québec : Plusieurs fibres, une même étoffe : Les Juifs de Québec à la Gare du Palais, Québec.

Ici, les apports de la communauté à l’ensemble de la collectivité sont soulignés. Une photographie de bagels est difficile à manquer. Elle accompagne un texte sur la cuisine judaïque et ses déclinaisons québécoises. Le célèbre pain troué est présenté comme une contribution juive, tout comme la viande fumée de type smoked meat. Si la vérité historique de cette affirmation est difficile à vérifier, il en va tout autrement de l’électrification de Québec. Si l’on en croit les panneaux de l’exposition, la ville doit à l’immigrant juif Sigismund Mohr l’apparition des premières lumières électriques sur la Terrasse Dufferin. Mieux, le même personnage serait responsable de l’installation du système téléphonique dans la cité.

Or, les aspects controversés entourant ce personnage sont évacués. Nulle part il n’est fait mention qu’il est condamné en 1875, 1877 et 1879 pour non-paiement de ses créances [1]. La chaude lutte que lui mène Cyrille Duquet pour l’installation du télégraphe dans la ville est évacuée, tout comme les réactions extrêmement négatives des citoyens face à l’apparition des poteaux supportant le réseau de fils. Cette omission permet de souligner le manque de recul critique de Shalom Québec. Pourtant, le personnage est véritablement célébré comme héros national lors de l’illumination électrique de la Terrasse. Cette exposition met ainsi l’accent sur certains aspects positifs de la communauté juive.

Outre la cuisine et l’électrification de la ville, l’importance de John Franks dans la lutte contre les incendies est également soulignée, tout comme le développement du cimetière. À cet égard, une carte localisant les principaux lieux de l’histoire hébraïque à Québec ainsi que l’origine de certains noms de rues en l’honneur de personnalités fortes forment un survol rapide.

Si l’ensemble des panneaux présents dans la première section de l’exposition tirent un peu dans tous les sens et peuvent dérouter le visiteur, ce n’est pas le cas s’il commence sa visite à l’autre extrémité de l’installation. En suivant une approche chronologique, Shalom Québec gagne en signification. Le passé est découpé en cinq époques distinctes : 1608 à 1759, 1759 à 1832, 1832 à 1900, 1900 à 1960 et 1960 à 2008. Quatre cents ans d’histoire accompagnent le visiteur, ce qui situe l’exposition dans les célébrations officielles de l’anniversaire de fondation de Québec.

La première section est consacrée au Régime français. Le visiteur y apprend que l’accès à la Nouvelle-France était interdit aux Juifs et qu’une communauté organisée n’a fait son apparition qu’à partir de 1759. Pour illustrer ce propos, l’histoire d’Esther Brandeau est racontée. Cette fougueuse Européenne a vécu dans la ville après sa fuite du Vieux-Continent. Les autorités, ne sachant qu’en faire, l’auraient confiée aux soins des Soeurs de l’Hôpital Général de Québec. Elle demeurera dans la colonie pendant un an avant d’être renvoyée en France en 1739. Cet événement est présenté pour illustrer la fermeture d’esprit des Canadiens français à l’égard des minorités religieuses. S’il ne fait aucun doute que les pratiquants d’une foi autre que catholique n’étaient pas les bienvenus, il convient de souligner qu’Esther Brandeau est arrivée en Nouvelle-France habillée en garçon. Selon certains auteurs [2], il semblerait que cette transgression des identités sexuelles ait autant contribué au désarroi des autorités que sa religion. Cette hypothèse n’est pas évoquée dans Shalom Québec.


Figure 2. Vue du panneau 1759-1832 de l’exposition Shalom Québec

La seconde partie concerne la période entre la Conquête et 1832. On assiste à l’établissement de figures marquantes. Ezéchiel Hart est cité comme étant le premier Juif élu. Remportant ses élections en 1807, l’exposition indique qu’il « ne peut siéger car il ne veut pas prêter serment sur la bible chrétienne ». Or, les recherches soulignent que le débat entre francophones et anglophones aurait joué un rôle bien plus important dans son rejet de l’Assemblée, sa judéité n’ayant servi que de prétexte d’exclusion [3]. Si son élection met en relief avec justesse le caractère discriminatoire lors d’une élection, l’accent n’est placé que sur cet aspect au détriment d’un discours plus nuancé.

Durant la période allant de 1832 à 1900, la communauté s’ancre à Québec. Le cimetière juif est créé en 1850. Une première synagogue est ouverte dans la Haute-Ville en 1852. Un autre établissement religieux voit le jour dans le quartier Saint-Roch en 1907. Les activités commerciales se développent, principalement autour de la rue Saint-Joseph. L’épicier Abraham Joseph est donné en exemple.

Encore une fois, l’exposition achoppe sur la réalité historique lorsqu’elle décrit William Hyman comme étant le « premier maire Juif au Canada ». Élu maire de la municipalité de Cap-des-Rosiers en 1858, il est surprenant que cette exposition parle du Canada, un pays qui n’existera qu’une décennie plus tard. De plus, le lien entre ce personnage et la ville de Québec est pour le moins ténu puisqu’il vécut en Gaspésie la plus grande partie de sa vie pour finir ses jours à Montréal. Il est dit qu’il fait affaire avec un commerçant de Québec et que ses enfants étudieront dans la capitale. L’inclusion du premier maire Juif dans l’histoire du (futur) pays semble donc prédominer sur le thème de l’exposition qui, faut-il le souligner, célèbre les Juifs de Québec.

La première moitié du vingtième siècle est en vedette dans le quatrième volet de l’installation. L’affaire du notaire Plamondon est mise en valeur. Rappelons qu’en 1910, ce notable a prononcé un discours antisémite à l’église Saint-Roch. Un procès s’ensuivit en 1913 et en 1914. Le notaire fut finalement condamné pour diffamation. L’internement des Juifs allemands dans un camp sur les Plaines d’Abraham est porté à l’attention, tout comme l’arrivée massive des Juifs Sépharades du Maroc suite à l’indépendance de ce pays. L’élection en 1916 du premier député Juif ayant siégé à l’Assemblée nationale, Peter Bercovitch, est soulignée.

Finalement, l’époque contemporaine est marquée par un exode des membres de la communauté vers Montréal et Toronto après la Révolution tranquille. Quelques piliers de la collectivité locale sont mis de l’avant.

La plupart des panneaux explicatifs utilisent de nombreux raccourcis historiques qui présentent une version partielle de l’histoire. La communauté juive est montrée sous l’angle de la survivance dans un milieu hostile. Loin de nous l’idée de minimiser les souffrances dont cette minorité a pu souffrir au fil des siècles. Cependant, cette condition n’excuse pas les raccourcis historiques. En présentant une vue partielle des faits, l’exposition s’éloigne de l’histoire pour se rapprocher de la propagande.

Également, il convient de souligner que de nombreux individus mis en valeur au fil des panneaux explicatifs suscitent des interrogations. Si l’apport de la communauté juive au développement du pays est indéniable, l’inclusion de personnalités ayant un lien ténu avec Québec est douteuse dans le cadre d’un événement célébrant les quatre cents ans de fondation de la ville.

Finalement, Shalom Québec n’utilise pas correctement son lieu d’exposition. La salle des pas perdus est un endroit pour laisser passer le temps. Les passagers en attente de leur transport peuvent s’investir dans la lecture de textes sur des sujets qui leur sont peu familiers. Donc, il aurait été possible d’ajouter des nuances à l’information présentée sans alourdir la présentation outre mesure. Plutôt, le choix s’est porté sur une vision anecdotique et partielle de l’histoire. Comme les autobus et les trains qui passent dans la Gare du Palais, Shalom Québec disparaîtra rapidement des mémoires sans laisser de trace chez les passagers entre deux destinations.

- INFORMATIONS PRATIQUES -

  • L’exposition Shalom Québec : Plusieurs fibres, une même étoffe : Les Juifs de Québec est présenté à la Gare du Palais de Québec jusqu’au 28 septembre 2008. [carte d'accès]
  • L’événement est gratuit.

- NOTES -

  1. Denis Vaugeois, « Mohr, Sigismund », Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).
  2. Leslie Choquette, Frenchmen into Peasants : Modernity and Tradition in the Peopling of French Canada, Cambridge et Londres, Harvard University Press, 1997, 397 p., tel que citée par Mary Jean Green dans « Review », SubStance, [en ligne] vol. 27, no.1 (1998), p. 136, (site consulté le 15 août 2008).
  3. Denis Vaugeois, « Hart, Ezekiel (Ezechiel) », Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).

- BIBLIOGRAPHIE -

  • GREEN, Mary Jean. « Review : Leslie Choquette, Frenchmen into Peasants : Modernity and Tradition in the Peopling of French Canada », SubStance, [en ligne] vol. 27, no.1 (1998), p. 135-137, (site consulté le 15 août 2008).
  • LÉTOURNEAU, Jocelyn. Le coffre à outils du chercheur débutant. Montréal, Boréal, 2006, 266 p.
  • TISDALE, GASTON. « Brandeau, Esther ». Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).
  • VAUGEOIS, Denis. « Hart, Ezechiel (Ezekiel) ». Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).
  • VAUGEOIS, Denis. « Mohr, Sigismund ». Dictionnaire biographique du Canada, [en ligne], University of Toronto et Université Laval, 2000, (site consulté le 15 août 2008).  

Engramme s’invite aux célébrations du 400e anniversaire de fondation de la ville de Québec par le biais de l’exposition Paysage de l’âme / Soulscape. Placé sous le signe de la rencontre, l’événement veut « illustrer et amplifier le souvenir des rencontres, réelles ou imaginaires, entre la ville de Québec et de nombreux artistes du Canada et de l’étranger[1] ». Ainsi, une commande a été passée aux artistes qui devaient produire une oeuvre originale soulignant leur souvenir ou leur vision de la ville québécoise. Le résultat est à la fois réjouissant et décevant.


[Figure 1. Andrée Laliberté, Sexy City I]


[Figure 2. Christina Cordero, Australians meet in Quebec City]


[Figure 3. Monica Biagioli, Quebec City Postcard]

La joie vient de l’éclatement des voix. Les expériences vécues sont multiples et les oeuvres proposées illustrent cette grande variété. Un premier angle pour aborder un tel thème consiste à personnaliser un lieu commun extrêmement connu. Ici, une illustration du Pont de Québec est transformée pour le faire terminer sur une île imaginaire[2] (figure 1). Là, le Château Frontenac apparaît en filigrane derrière un écran de couleurs vives. On aperçoit une rue du Vieux-Québec peuplée de silhouettes mystérieuses[3] (figure 2) ou perturbée par des interférences numériques[4] (figure 3). Noëlla Dionne choisit de nommer plusieurs parcs municipaux.

Malgré tout, l’utilisation de scènes urbaines est relativement restreinte. Il convient même de signaler qu’il est plus prononcé chez les artistes en provenance de l’extérieur de la région de la capitale nationale. Une familiarité avec les lieux et un émoussement de la découverte expliquent peut-être cette lecture différente de l’espace.


[Figure 4. Annie Lemaire. Ville fortifiée]


[Figure 5. Marie-Ève Pettigrew, Les illuminés]


[Figure 6. Diane Thuot. Volets clos]


[Figure 7. Christine Vallée. Québec, la porte du pays]


[Figure 8. Roger Pellerin. Expo à l'A.R.G.]


[Figure 9. Bernard Morency. Québec lieu de rencontre]


[Figure 10. Valérie Metz. Paul's party]

On retrouve en plus grand nombre des impressions colorées. Sous ce vocable peuvent être regroupées ces estampes qui utilisent un motif simple – une photographie légèrement retravaillée, par exemple – où sont ensuite appliquées de grandes surfaces de couleur. L’artiste parvient ainsi à créer une tache de colorée et concentrée, ce qui attire le regard. Dans ce type d’oeuvre, la couleur prend le pas sur la représentation. Les travaux d’Annie Lemaire[5] (figure 4), Marie-Ève Pettigrew[6] (figure 5) ou Diane Thuot[7] (figure 6) constituent des exemples. Parfois, le motif original est tellement déformé qu’il devient illisible[8] (figure 7).

Les regards sur la ville sont souvent intimes et personnels. Des histoires s’esquissent dans certaines oeuvres. C’est le cas de Expo à l’A.R.G. de Roger Pellerin (figure 8). Rappelons qu’Engramme a fait suite à l’Atelier de Réalisations Graphiques, créé en 1972. Le lien entre l’histoire de la ville et celle du centre d’artistes se fait par un clin d’oeil très personnel. Autre évocation énigmatique que le Québec lieu de rencontre de Bernard Morency[9] (figure 9) ou Paul’s party[10] (figure 10) de la vancouvéroise Valérie Metz[11].


[Figure 11. Nicole Simard. Trois Femmes]


[Figure 12. Nathalie Giguère. Plaine de vie IIII]

Si les gravures représentent des moments d’émotion ou des souvenirs suscités par la ville, il est surprenant que peu de figures humaines soient présentes. Une exception notable en ce domaine est Nicole Simard. Ses deux oeuvres[12] (figure 11) proposent des portraits tirés de photographiques d’époque. Québec semble lui inspirer des souvenirs d’histoires familiales qu’elle nous communique habilement. Une autre exception est Nathalie Giguère. Mettant en scène une jeune gemme (elle-même?) dans sa série Plaine de vie[13] (figure 12), elle parvient à imposer sa présence dans un style à la fois dépouillé et construit.

L’ensemble de cette symphonie de voix crée une courtepointe colorée, composée par ces centaines d’estampes. En reprenant une taille similaire à celle de la carte postale, les artistes invités par Engramme détournent un format associé à la vie touristique de Québec pour communiquer des points de vue personnels sur la capitale. Cependant, cette approche met en relief les lacunes de ce type d’exercice.

Ainsi, la déception vient aussi de l’éclatement des voix. La multiplication des vues s’exprime dans une cacophonie de laquelle il devient difficile de dégager un sens. Peut-être le thème imposé était-il trop vague? Toujours est-il que l’exposition Paysage de l’âme / Soulscape ne parvient pas à créer d’impression puissante chez le spectateur. Si chacun des artistes propose une vision originale, son expression par le biais d’un format si petit en réduit fortement la portée.

Il convient également de signaler que les sujets abordés par les estampiers sont très personnels. L’ensemble est propret et nullement subversif. De plus, à voir ces illustrations, il est difficile de croire que la ville représentée est la capitale d’une nation riche de quatre siècles et possédant un mouvement indépendantiste. La question politique est à peine effleurée. Il paraît également symptomatique d’apercevoir « Je me souviens » inscrit sur une estampe serbe[14] (figure 13). L’Ukrainien Jurij Sychow-Hlazun célèbre le 400e anniversaire de fondation de la ville par une oeuvre intitulée Québec’s 1607-2007[15] (figure 14) mais une telle erreur dans les dates est facilement pardonnable. Bien malin qui trouvera des fleurs de lys dans cette exposition sinon dans Arbre de la sagesse de Jacques Depuydt, un Belge. Serait-il possible que la relation de proximité fasse oublier cet aspect aux créateurs d’ici? Où se situe le discours en dehors du nombrilisme?


[Figure 13. Aleksandar Leka Mladenovic. Je me souviens]


[Figure 14. Jurij Sychow-Hlazun. Québec's 1607-2007]


[Figure 15. Berko. You are never far from the Berko's star-times square]


[Figure 16. Senol Sak. Angelfish]

Finalement, certaines oeuvres semblent vraiment incongrues et soulèvent des interrogations. Que vient faire dans cette exposition la vue de Times Square à New York[16] (figure 15) ? Pourquoi inclure un poisson-ange royal des tropiques[17] (figure 16) ? Louise Sanfaçon parle de ces « instantanés d’autres villes dans le monde, proposant des frontières nouvelles, fluides et télescopiques, à notre propre cité[18] ». S’il s’agit d’une belle façon de remercier des collaborateurs, les estampes proposées détonnent malgré tout.

Ces capsules d’émotions seront enfermées dans un coffret à la fin de l’exposition pour être ensuite offertes à la municipalité en tant que souvenir de l’été 2008. Les générations futures regarderont peut-être ces estampes comme un ensemble discordant, joli au premier coup d’oeil, mais laissant le spectateur sur sa faim.

- INFORMATIONS PRATIQUES -

  • L’exposition Paysage de l’âme / Soulscape est présentée par Engramme au complexe Méduse jusqu’au 31 août 2008. [localisation sur une carte]
  • L’admission est gratuite.
  • La galerie est ouverte vendredi [12-17h], samedi et dimanche [13-17h].

- NOTES -

  1. Louise Sanfaçon, Paysage de l’âme / Soulscape, catalogue d’exposition (Québec, Engramme, 7 juin – 31 août 2008), Québec, Engramme, 2008, p. VI.
  2. Andrée Laliberté, Sexy City I, estampe numérique, Québec.
  3. Christina Cordero, Australians meet in Quebec City, intaglio et chine collé, Australie.
  4. Monica Biagioli, Quebec City Postcard, estampe numérique, Angleterre.
  5. Annie Lemaire, Ville fortifiée, sérigraphie, Québec.
  6. Marie-Ève Pettigrew, Les illuminés, sérigraphie, Québec.
  7. Diane Thuot, Volets clos, estampe numérique, Québec.
  8. Christine Vallée, Québec, la porte du pays, estampe numérique, Québec.
  9. Roger Pellerin, Expo à l’A.R.G., linogravure et technique mixte, Québec.
  10. Bernard Morency, Québec lieu de rencontre, technique mixte, La Prairie.
  11. Valérie Metz, Paul’s party, estampe numérique, Vancouver.
  12. Nicole Simard, Trois Femmes, estampe numérique, Québec et Henri, Limoilou, circa 1920, estampe numérique, Québec.
  13. Nathalie Giguère, Plaine de vie I, II, III, IIII et IIIII, estampe numérique, Québec.
  14. Aleksandar Leka Mladenovic, Je me souviens, estampe numérique, Serbie et Je me souviens II, estampe numérique, Serbie.
  15. Jurij Sychow-Hlazun, Québec’s 1607-2007, estampe numérique, Ukraine.
  16. Berko, You are never far from the Berko’s star-times square, estampe numérique, Slovénie.
  17. Senol Sak, Angelfish, linogravure, Turquie.
  18. Sanfaçon, op. cit., p. VII.

- BIBLIOGRAPHIE -

  • SANFAÇON, Louise. Paysage de l’âme / Soulscape, catalogue d’exposition (Québec, Engramme, 7 juin – 31 août 2008), Québec, Engramme, 2008, 250 p.

- LISTE DES FIGURES -

  1. Laliberté, Andrée. Sexy City I. Estampe numérique, Québec.
  2. Cordero, Christina. Australians meet in Quebec City. Intaglio et chine collé, Australie.
  3. Biagioli, Monica. Quebec City Postcard. Estampe numérique, Angleterre.
  4. Lemaire, Annie. Ville fortifiée. Sérigraphie, Québec.
  5. Pettigrew, Marie-Ève. Les illuminés. Sérigraphie, Québec.
  6. Thuot, Diane. Volets clos. Estampe numérique, Québec.
  7. Vallée, Christine. Québec, la porte du pays. Estampe numérique, Québec.
  8. Pellerin, Roger. Expo à l’A.R.G. Linogravure et technique mixte, Québec.
  9. Morency, Bernard. Québec lieu de rencontre. Technique mixte, La Prairie.
  10. Metz, Valérie, Paul’s party. Estampe numérique, Vancouver.
  11. Simard, Nicole. Trois Femmes. Estampe numérique, Québec
  12. Giguère, Nathalie. Plaine de vie IIII. Estampe numérique, Québec.
  13. Leka Mladenovic, Aleksandar. Je me souviens. Estampe numérique, Serbie.
  14. Sychow-Hlazun, Jurij. Québec’s 1607-2007. Estampe numérique, Ukraine.
  15. Berko. You are never far from the Berko’s star-times square. Estampe numérique, Slovénie.
  16. Sak, Senol. Angelfish. Linogravure, Turquie.