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L’exposition temporaire Le Réfectoire est une commande du Musée naval de Québec à Isabelle Laverdière. Il faut saluer l’initiative d’une institution militaire demandant à une artiste en artiste visuelle de concocter une installation pour célébrer le 400e anniversaire de fondation de la ville de Québec. Ce geste « audacieux [1]» est placé sous le signe d’une fraternité qui transcenderait les conflits armés.


Figure 1. Isabelle Laverdière, Le Réfectoire [vue de l'installation], 2008.

Au premier abord, l’ouïe est stimulée pour créer une impression évanescente. Si le sol de l’immeuble est habituellement constitué d’une dalle de béton rigide et impersonnelle, ici elle est recouverte d’un plancher en bois raboteux. De grosses planches équarries s’imbriquent grossièrement les unes dans les autres. Leurs craquements se font entendre sous les pas des visiteurs, rappelant les sons qui devaient animer les grands voiliers de guerre des siècles passés. Mieux, ces planches sont légèrement mobiles, créant une instabilité qui se rapproche du tangage. À ce crépitement contribuant à l’ambiance sonore s’ajoute une suite de bruits marins amplifiant cette impression. David Dandy, Martien Bélanger et Alexandre Zacharie ont créé l’environnement sonore. L’ensemble est serein; les bruits et la musique ne sont pas guerriers, mais méditatifs.

La temporalité de l’exposition est signalée par un élément visuel significatif. Ainsi, l’espace clos est fermé à l’aide de toiles blanches mobiles. Il s’agit de la même structure que les banlieusards utilisent pour protéger leur voiture des intempéries hivernales. Plutôt que d’utiliser des murs, l’artiste a tendu ces surfaces qui se déplacent au gré des courants d’air. Elle crée un rappel des voiles des navires des époques passées d’une façon subtile. L’incongruité de l’installation est également signalée par un jeu d’ombres chinoises qui se déclenche lorsque les occupants de l’École navale voisine parcourent les couloirs de l’institution. Fragilité et instabilité dominent la mise en scène. À l’aide de quelques artifices, un ailleurs est créé.


Figure 2. Isabelle Laverdière, Le Réfectoire [détail], 2008.

L’utilisation de matériaux du pays permet d’ancrer l’oeuvre dans l’espace de Québec. L’ancien est mis en dialogue avec le présent. Les planches du sol sont faites de planches provenant d’étables tandis que les meubles sont recouverts de laine. S’opposent à ces matériaux chaleureux la toile blanche plastique des murs et l’utilisation éclatante de lampes fluorescentes tombant du plafond.

L’installation proprement dite est une exploration du thème du réfectoire. À l’origine lieu de rassemblement où les moines prenaient leurs repas dans les monastères, le terme s’est propagé pour désigner toute salle où une collectivité prend son repas. Dans ce Réfectoire, Laverdière place des acteurs de l’histoire maritime de Québec autour de la table centrale dans un dialogue continu à travers le temps. Six paires de capitaines s’opposent autour du Saint-Laurent. Le fleuve est représenté par une table centrale sur laquelle sont déposés des artefacts et des créations céramiques. Les personnages historiques assument leur présence par des chaises et leur silhouette découpée dans un miroir. Sur chaque siège est inscrite la date d’un conflit armé. Derrière, sous la silhouette du protagoniste se déroule un texte dans lequel il expose son point de vue sur le conflit armé. Par cet habile jeu de correspondances, ce ne sont plus deux chefs de flotte qui s’affrontent mais plutôt deux visions de l’histoire.


Figure 3. Isabelle Laverdière, Le Réfectoire [détail], 2008.

Le premier conflit auquel l’artiste fait référence est le combat entre Kirke et Champlain en 1629. Sur la table se trouvent des assiettes d’époque ainsi qu’un robinet trouvé sur le site de l’Abitation de Québec. Des créations céramiques d’Isabelle Laverdière côtoient ces trésors historiques. Du côté français, elle a créé une assiette du fond de laquelle s’élèvent trois navires. Chez l’anglais, la soucoupe en contient onze. Laverdière renforce ainsi le message de la supériorité numérique des forces britanniques à l’aide d’une création contemporaine. Ce jeu sur les forces en présence est présent dans les différents conflits illustrés. Il se termine, dans la dernière confrontation pendant la Seconde Guerre mondiale, par des sous-marins sillonnant le fond d’assiettes creuses.

Plus précisément, les conflits armés sur lesquels s’attarde l’exposition sont survenus en 1629 (Champlain, Kirke), 1690 (Frontenac, Phips), 1711 (Walker), 1759 (Saunders et Durell, Vaudreuil), 1779 (Haldimand), et 1942 (Fortin, Hartwig). Le visiteur attentif remarquera que les agresseurs et les défenseurs sont tous regroupés du même côté de la pièce. Ils sont de nationalité britannique ou américaine face à des Français ou des Canadiens.


Figure 4. Isabelle Laverdière, Le Réfectoire [détail], 2008.

Une oeuvre d’art installée sur une école militaire peut difficilement évacuer la propagande. Ici, elle se manifeste par le côté bon enfant de l’ensemble. Sans évacuer la dimension historique, il est surprenant que les horreurs de la guerre maritime ne soient même pas évoquées. Aucun mort n’est relevé parmi les conflits représentés. Nous sommes plutôt dans un duel de l’esprit où les chefs s’opposent à l’aide de bons mots et de fleurs. En exemple typique, les trente morts de l’expédition de Phips ne sont mentionnés nulle part. La phrase inscrite sous son miroir se lit ainsi :

« Ça c’est William Phips. Il part avec 34 navires de quelque part en Nouvelle-Angleterre, nous, on dit le Massachusets (sic). Puis, il fait des prisonniers en chemin, des femmes et des enfants même! Face à la menace des glaces (pas la crème glacée) et de Frontenac, il abdique. Ce pays il est dur, et ses habitants résistants ! »

Au lieu des horreurs de la guerre, l’emphase est placée sur une camaraderie entre marins qui transcende la guerre. Le torpillage du sous-marin allemand U-877 par la corvette St.Thomas illustre cette vision. Rappelons brièvement les faits. En décembre 1944, deux navires canadiens coulent le bâtiment ennemi qui sillonne les eaux du fleuve. L’équipage germanique devant se jeter dans les eaux glacées, les Canadiens les récupèrent. Une relation d’amitié se développa après la guerre entre les belligérants, le premier lieutenant Stanislas Déry et le commandant adjoint Peter Heisig. L’exposition se termine sur cette note idyllique.

Dans le contexte d’une commande cernée par la thématique (400e anniversaire de fondation de Québec) et par le commanditaire (Musée naval de Québec), l’artiste Isabelle Laverdière tire son épingle du jeu. Elle réalise un tour de force en créant une atmosphère d’instabilité et de chaleur dans un lieu rigide. Les métaphores visuelles sont appuyées par une utilisation originale des matériaux du pays. Ses créations céramiques viennent appuyer l’exhibition des artefacts historiques. Se situant aux frontières de l’opération marketing et de la création artistique, Le Réfectoire demeure, malgré ses défauts, une incursion de l’art contemporain chez les militaires. Ne serait-ce que pour cette dernière qualité, ce tour de force vaut le coup d’oeil.

- INFORMATIONS PRATIQUES - 

* L’installation Le Réfectoire par Isabelle Laverdière est présentée au Musée naval de Québec jusqu’au 15 novembre 2008. [carte]

* L’admission est gratuite.

* Il faut contacter le Musée pour les heures d’ouverture, au (418) 694-5387.

 

- NOTE -

[1] Dans son document d’accompagnement, le Musée naval de Québec parle de première au Canada.

- BIBLIOGRAPHIE -

CÔTÉ, Nathalie. « L’art contemporain chez les marins ».  Le Soleil, [en ligne], 9 août 2008, (page consultée le 15 août 2008).

LÉTOURNEAU, Jocelyn. Le coffre à outils du chercheur débutant. Montréal, Boréal, 2006, 266 p.

STACEY, C. P. « Phips, sir William » dans Biographi.ca, [en ligne], 2000, (page consultée le 15 août 2008).

[Pêche interdite/No Fishing, Thierry Arcand-Bossé, 2008, Québec]

Les efforts pour améliorer les alentours des bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency se poursuivent dans le quartier Saint-Roch de Québec. La destruction de deux bretelles a libéré de l’espace, sur lequel un nouveau parc sera aménagé, le parc Xi’an.

Depuis juin, des plaques d’égout décorées par des artistes québécois y sont visibles. Ces oeuvres d’art sont ainsi intégrées au mobilier urbain de la ville. 


[Futur parc Xi'an, 2008, Québec]

L’organisme à but non lucratif Folie/Culture est à l’origine de cette initiative originale. Lors d’un billet précédent, j’avais visité l’atelier de Paryse Martin qui m’avait montré le dessin préparatoire de sa plaque. Le résultat concret se révèle aussi heureux que le laissait suggérer l’esquisse.


[Esquisse de Quand la nature fait naître des fictions, Paryse Martin, 2008, Québec]


[Quand la nature fait naître des fictions, Paryse Martin, 2008, Québec]

Le saviez-vous? L’organisme Folie/Culture « poursuit un travail d’information, de sensibilisation et de promotion en santé mentale. Il organise des événements faisant appel à des pistes de recherche inusitées tout en suscitant la réflexion sur des questions sociales douloureuses. »


[Dérapage, Cooke-Sasseville, 2008, Québec]

L’idée d’intégrer une pelure de banane sur des éclats de rire et d’intituler le tout Dérapage fait sourire. Notons que Cooke-Sasseville semble avoir un été chargé! Le duo participe également à la Triennale du Musée d’art contemporain de Montréal et à Québec Gold qui se déroule dans la ville de Reims.

Il est possible de télécharger une carte du circuit en visitant le site Internet de Folie/Culture. J’ai également préparé un itinéraire sur Google Maps.


[Itinéraire Google Maps]


[Prière d'écraser, François Chevalier, 2008, Québec]

Le saviez-vous? Le parc Xi’an tire son nom de la rue du même nom. Elle marque l’emplacement de l’ancien quartier chinois de Québec, ravagé par la construction de l’autoroute. La ville de Québec a une entente de coopération avec la ville chinoise de Xi’an depuis 1999. [en savoir plus]


[Cité suspendue, Laurent Gagnon, 2008, Québec]

Il aurait été intéressant que les artistes soient identifiés sur les plaques. À tout le moins, un panneau indiquant aux passants l’intention derrières ces objets inusités permettrait de communiquer les intentions de l’organisme à un plus grand public. De plus, l’absence de titre enlève un niveau de lecture qui ajoute au plaisir de lecture des oeuvres.

Finalement, la rouille qui est apparue rapidement sur les plaques m’interpelle: est-ce que ces oeuvres sont permanentes ou seront-elles retirées à la fin de l’année? Un article laisse entendre qu’elles seront en place jusqu’à la fin de leur durée de vie utile. L’organisme Folie/Culture déclare que l’exposition se termine le 31 décembre 2008. Dans tous les cas, il me semble que leur durée de vie utile sera relativement courte…


[Vertigo, Jacques Samson, 2008, Québec]

Il est difficile de parler de cette exposition sans mentionner la censure dont a été victime Martin Bureau. En effet, son dessin de la reine Elisabeth II afflubée d’une tête de caribou a été censurée par la fonderie Bibby Sainte-Croix (une filiale de McWane localisée en Alabama) et par la ville de Québec. Si l’artiste a voulu « faire jaser », il semble que les « casseux de party » ne soient pas appréciés dans la Vieille-Capitale. La censure s’est donc déroulée sans soulever de tollé.

L’exposition Regards fous est présentée sur la rue Saint-Vallier, sous les bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency, jusqu’au 31 décembre 2008. L’initiative est un événement officiel du 400e anniversaire de fondation de la ville de Québec.

Pour en savoir plus:
* Mon billet sur l’esquisse de Paryse Martin
* Mon billet sur la décoration des plaques d’égout
* Mon itinéraire sur Google Maps
* Le site de l’organisme Folie/Culture
* La carte officielle pour repérer les oeuvres
* Des photographies prises lors de l’inauguration en juin 2008
* Un article de Voir avec des photos des artistes
* Canoe parle de la censure dont Martin Bureau est victime