
Angela Grauerholz, La Bibliothèque, 1992. Photographie couleur, tirage cibachrome. Coll. Fonds national d’art contemporain.
Il est facile de passer à côté de l’exposition Autour d’Angela Graeurholz proposée au Musée national des beaux-arts du Québec. Ainsi, les oeuvres ne sont pas mises en évidence. La majorité de l’exposition est accrochée dans les anciennes cellules de la vieille prison. Le couloir pour y accéder est sans issue. Pour aller voir le travail des artistes, il faut s’investir. Pour le comprendre, il faut également s’investir. Heureusement, cet investissement est récompensé.
Le travail de huit artistes compose le coeur de cette exposition. Ces oeuvres proviennent du Fonds national d’art contemporain de la France, « la plus grande collection internationale d’art vivant rassemblée en France [1]». Le Fnac possède 70,000 oeuvres qui sont rarement offertes au regard du public. Parfois, elles sont prêtées lors d’expositions, comme dans ce cas-ci.
Dans le cadre des fêtes célébrant le 400e anniversaire de Québec, le Fnac a proposé d’alimenter une exposition itinérante un peu particulière. Plutôt que d’avoir les mêmes oeuvres qui voyageraient d’un musée à un autre, ce sont des idées qui se sont promenées. On a voulu créer des dialogues entre Français et Québécois, établir des parentés et construire des connivences [2]. Ainsi, La Grande Traversée – horizons photographiques est un travail d’équipe entre des institutions de Brouage, La Rochelle, Rimouski, Gaspé, Rivière-du-Loup et Québec. À chaque fois, des oeuvres différentes du Fnac étaient proposées au regard des visiteurs, jamais les mêmes, jamais dans le même contexte.
Au Québec, le choix s’est porté sur le travail d’Angela Grauerholz, artiste établie à Montréal depuis 1976. À partir de deux de ses photographies gravitent sept artistes qui partagent une, deux, plusieurs approches dans leur travail. La commissaire de l’exposition, Agnès de Gouvion Saint-Cyr, a fouillé dans les archives du Fonds pour retrouver des oeuvres des artistes québécois issus de l’immigration. Ce faisant, elle a joué la carte de la grande traversée, du mouvement comme premier point commun. C’est ainsi que chaque cellule a été considérée comme un espace mental unique où un discours se tient, indépendant du discours de sa voisine, créant malgré tout un ensemble cohérent.
Pour apprécier l’exposition, il faut donc partir des oeuvres Grauerholz, se laisser inspirer par elles et chercher les intersections. Sinon, on risque de rester sur sa faim en s’arrêtant seulement sur l’esthétisme des photographies proposées. Heureusement, quelques pistes s’offrent à nous.

Angela Grauerholz, Landvermesser, 1992. Cibachrome couleur. Coll. Fonds national d’art contemporain.
Avant de pénétrer dans le bloc cellulaire, le visiteur est accueilli par La Bibliothèque et Landvermesser. Ces deux tirage photographiques sont très grands et les reproductions sur ce blogue ne rendent nullement justice à l’effet qu’elles produisent.
Une première piste à suivre consiste à remarquer l’utilisation du flou par la photographe. S’il est plus visible dans La Bibliothèque, il est également présent dans Landvermesser. L’utilisation de cette technique est une façon d’empêcher une lecture totale de l’image. Ainsi, des zones d’ombre persistent, des régions qu’on ne connaît pas, du caché. Ces scènes ne se dévoilent pas complètement. Nous sommes dès lors entraînés dans le flou de la mémoire, cette zone obscure qu’on ne peut éclairer malgré tous nos efforts. Sommes-nous en présence de certains de nos propres souvenirs évanescents qui s’effritent au fil des années?
À cette subtilité s’ajoute une fermeture à l’égard de l’intimité des personnages. On tourne le dos au spectateur dans La Bibliothèque. Dans le paysage, au loin, se tiennent deux personnes qu’on ne peut que deviner. D’ailleurs, s’agit-il d’humains ou de statues? Bien malin qui saura le dire avec certitude – et peu importe. Dans les deux cas, il est impossible de saisir des bribes de la conversation qui se tient car on nous place à l’écart. Nous voguons continuellement dans un univers de suggestion, flottant entre le conscient et l’inconscient. Ces clés permettent d’aborder les oeuvres gravitant autour de la photographe.

Corinne Mercadier, L’or 3, 2005. Photographie noir et blanc, tirage baryté d’après fichier numérique. Coll. Fonds national d’art contemporain.
La première cellule est occupée par Corinne Mercadier. Trois oeuvres nous font tourner sur nous-même : L’Or 1, L’Or 3 et Glasstype 16. Les deux premières photographies représentent un chien (ou est-ce un loup?) se tenant sur le bord d’une piscine (ou est-ce un plan solide?) ainsi qu’un homme jaillissant (plongeant?) dans l’eau. La troisième oeuvre représente un chemisier (une camisole? un survêtement?) flottant dans l’eau (l’éther? l’air?). Vous aurez bien évidemment compris que le flou est à l’honneur.

Martine Aballéa, Jus des neiges – Visitez (détail]) diptyque, 2001. Photographies noir et blanc retouchées et sérigraphie pour le texte. Coll. Fonds national d’art contemporain.
La seconde cellule met en valeur le travail de Martine Aballéa. Le visiteur remarque en premier un panneau du diptyque Jus des neiges / Visitez. Composé de paysages hivernaux enneigés, les deux tableaux forment un dialogue intéressant. La netteté de la première image s’oppose à l’imprécision de la seconde. Si on a presque le sentiment qu’on pourrait traverser le cadre et pénétrer dans la forêt qui nous est proposée dans l’une, on se sent mal à l’aise face à l’autre, avec ses couleurs surnaturelles et ses contours imprécis. Convulsion des envies et Âmes mutilées jouent également avec la subtilité de la couleur. Se trouvent aussi représenté le contraste des matériaux, opposant la rigidité de la pierre à la temporalité humaine.

Isabelle Waternaux, Sans titre, 1994. Agrandissement photographique direct sur papier polaroïd. Coll. Fonds national d’art contemporain.
Seton Smith et Isabelle Waternaux partagent le prochain espace. Ici, l’intimité est visitée par le biais du portrait. Ces deux artistes se questionnent sur cette technique de représentation utilisée dans l’art depuis des siècles. Le fond de la cellule nous accueille avec un personnage présenté en contre-plongée, au regard rêveur. Ce Sans titre de Waternaux est réalisé par technique polaroïd, agrandi. De son côté, un Portrait de Smith est constitué d’une salle floue, d’une image floue. On se retrouve comme un myope sans lunettes qui tenterait d’observer une scène. Il s’agit d’un beau questionnement sur les repères habituels utilisés dans ce genre de représentation.

Charles Decorps, Sans titre no 6, 2005. Photographie couleur sur papier chiffon. Coll. Fonds national d’art contemporain.
Le travail de Charles Decorps est marqué par une maladie grave qui le force à visiter souvent l’hôpital. Ce faisant, il se questionne sur le thème de l’absence. Artistiquement, ses oeuvres sont donc empreintes de mélancolie. La société disparaît, tout comme la famille. Dans les trois Sans titre proposés ici, on voit des scènes où l’intimité est protégée, tout comme dans le travail d’Angela Grauerholz. Les personnages sont inscrits dans certaines activités de leur quotidien, mais ils nous tournent le dos, fermant la composition. Nous participons car nous sommes témoins des scènes représentées, mais on nous tient hors du cadre. En regardant de plus près la texture du papier sur lequel le tirage est réalisé, on peut remarquer qu’il s’agit de papier chiffon aux formes imprécises. La technique utilisée évite ainsi les contours précis, ajoutant une couche de flou dans la représentation. Nous sommes en présence de sfumato du XXIe siècle.

Jérôme Schlomoff, La Palombière, 2002. Vidéo d’après un film sténopé 35 mm tourné avec une caméra carton. Coll. Fonds national d’art contemporain.
La prochaine cellule est occupée par une projection vidéo de Jérôme Schlomoff intitulée La Palombière. Cette vidéo a été tournée avec une caméra en carton à la manière de la camera obscura dans les couloirs de la palombière de monsieur Roumégoux. Plus concrètement, il s’agit d’un court montage d’un film durant à l’origine une cinquantaine de minutes. On semble suivre un personnage se promenant, mais il est difficile d’en être certain. Le flou ici se situe dans le sujet même de la projection : que regarde-t-on? Qu’est-on supposé remarquer? Quelle est la démarche? Ces questions assaillent le visiteur qui perd ses repères narratifs habituels.
Finalement, l’exposition se termine avec huit oeuvres de Tamara Keiichi. Jouant sur l’utilisation du trompe-l’oeil, l’artiste utilise la lumière pour créer des motifs imaginaires. De plus, sa maîtrise de la technique est telle qu’elle parvient à insuffler aux photographies des teintes dorées subtiles. Nous sommes en présence d’un questionnement de la réalité telle qu’on pourrait croire qu’une photographie peut la rendre. La troisième image sur la droite devrait attirer particulièrement l’attention du visiteur car il devient difficile de comprendre la structure de l’architecture qui nous est présentée. Comment le plancher est-il conçu pour laisser ainsi transparaître les fenêtres sur deux étages différents? Par quel jeu visuel l’artiste arrive-t-elle à cette construction?
D’autres angles d’approches sont évidemment possibles. L’utilisation du texte dans de nombreuses oeuvres constitue l’un d’entre eux. Une réflexion sur les pratiques historiques de l’art (trompe-l’oeil, portrait, etc.) se trace aussi en filigrane. Les pistes sont nombreuses.
Il convient de signaler que les oeuvres ne sont pas le produit d’une manipulation informatique. Tout au plus, certaines oeuvres ont-elles été travaillées lors du tirage pour accentuer des aspects esthétiques. Compte tenu de la grande variété des résultats proposés, ce tour de force mérite d’être souligné.
L’utilisation des contraintes imposées par les cellules est parfaite. En consacrant un espace à des artistes en nombre restreint, le visiteur peut prendre le temps de se laisser pénétrer par l’atmosphère se dégageant de chaque vision artistique. Coupé des autres ensembles, chaque lieu se vit indépendamment, comme s’il s’agissait d’une autre exposition. Ainsi, on vit huit expositions différentes en un seul espace. De plus, l’exiguïté des lieux permet une intimité avec les oeuvres, ce qui est rarement possible dans les grandes pièces aérées.
Comme toujours, un bémol doit être souligné comme à chaque fois que l’art contemporain fait son entrée au Musée national des beaux-arts du Québec. En effet, le public qui visite cette exposition risque d’être déboussolé. Voyageant entre la salle 10 où se tient l’exposition Je me souviens sur l’art historique et l’exposition temporaire Québec et ses photographes, le passant qui s’arrête dans les cellules de la prison risque de se perdre. Sans repères, il va probablement s’arrêter à des considérations purement esthétiques, comme je l’ai beaucoup entendu lors de ma visite. En ce sens, des pistes de réflexion mieux ciblées, comme des mots placés dans chaque cellule, auraient pu permettre d’éclairer le travail de ces artistes au grand talent sans forcer une interprétation unique.
Somme toute, il s’agit d’une exposition qui mérite l’investissement requis pour l’apprécier. Il faut s’abandonner devant chaque oeuvre et se laisser aller à la rêverie que ces univers provoquent. Le temps cessera de s’écouler, le quotidien disparaîtra. La technique du flou provoquera des questions sur des notions comme l’intimité et la perception de la réalité. Au final, que demander de plus à une exposition temporaire?
- INFORMATIONS PRATIQUES -
- L’exposition Autour d’Angela Grauerholz, oeuvres du Fonds national d’art contemporain de France est proposée au Musée national des beaux-arts du Québec jusqu’au 16 novembre 2008. [détails]
- L’exposition est accessible gratuitement, tout comme la collection permanente.
- Pour en savoir plus au sujet de la démarche artistique d’Angela Grauerholz, il est possible d’entendre une entrevue et de lire son profil, deux sources réalisées lorsqu’elle a reçu le prix Paul-Émile-Borduas en 2006. [détails]
- Il est possible de voir l’autre branche québécoise de La Grande traversée – horizons photographiques chez VU dans le complexe Méduse. L’exposition Le Spectacle de la lune est à l’affiche jusqu’au 5 octobre 2008. [détails]
- NOTES -
- Fond national d’art contemporain, Présentation, [en ligne], (page consultée en septembre 2008).
- Carl Johnson, La Grande traversée – horizons photographiques [coffret-souvenir de l’exposition], Rimouski, Musée régional de Rimouski, 2008.