Archive for the 'Europe' Category


[Nicolaï Abildgaard, Philoctète blessé, 1774-1775, huile sur toile, Statens Museum for Kunst. (c) Statens Museum for Kunst]

Au Louvre, deux expositions temporaires ont attiré mon regard. D’abord, Abildgaard, 1743-1809 est consacrée au peintre Nicolaï Abildgaard, figure importante de la peinture nordique à la fin du XVIIe siècle. Si l’exposition permet de découvrir une figure artistique peu connue en dehors du Danemark, elle souligne également certaines faiblesses de cet artiste de la cour royale. Ainsi, La théologie, figure allégorique (c.1800) nous montre un visage féminin où les yeux louchent tandis que Richard III avant la bataille de Bosworth (1780-89) propose un raccourci de la cuisse droite bien maladroitement exécuté. Heureusement, des tableaux comme Philoctète blessé (1774-75) et sa pose torturée ou Cauchemar (c.1800) et son dialogue avec l’oeuvre de Füssli rattrapent l’ensemble.

Dans un tout autre ordre d’idée, le musée a proposé une sélection de dessins au compositeur Pierre Boulez qui en a choisi une vingtaine. Ce sont les notions du tout et de la partie, de la continuité et de la rupture et de l’oeuvre en suspens qui sont questionnées dans Pierre Boulez. Oeuvre: Fragment. Ce nouvel agencement des oeuvres de Kandinsky, Renoir, Degas et d’autres en fonction d’un oeil qui cherche l’inachevé permet une lecture enrichie et des comparaisons entre les artistes.

J’ai profité de ma visite au Musée du Louvre pour acheter mon billet pour la conférence Picasso Pastiche, selon Freud qu’y donnera Rosalind Krauss vendredi soir. Je vous tiendrai au courant. Le musée a également entrepris une vaste campagne de sensibilisation au processus de dation. Des panneaux informent les visiteurs de ce mode de paiement des impôts par transfert d’oeuvres d’art. Certains tableaux présents dans les collections du Louvre sont ainsi identifiés dans les différentes galeries, dont L’Astronome de Vermeer. 

Visite ensuite de Celtes et Scandinaves - Rencontres artistiques VIIe - XIIe siècle au Musée national du Moyen Âge. Un peu courte et à l’étroit, l’exposition propose surtout de suivre la lente  apparition des signes de la chrétienté dans les pays nordiques et celtiques. Un peu décevant. Lors de ma visite, la conservatrice du musée présentait leurs acquisitions récentes devant une foule bien attentive. Ne serait-ce pas là une excellente idée à importer dans nos propres musées?

Dans le cadre de l’exposition De Miro à Warhol. La collection Berardo à Paris, le Musée du Luxembourg propose plus de 70 oeuvres récemment acquises par un collectionneur privé pour doter le Portugal d’un fond important de pièces contemporaines. Comme à chaque visite au Luxembourg, je suis reparti à la fois heureux de ma visite, mais insatisfait de l’expérience vécue. Dans le cas présent, l’aspect disparate des oeuvres présentées empêche évidemment de tenir un discours unificateur. Certains artistes semblent figurer au générique par leur seule notoriété, comme la petite gouache de Picasso. La collection semble construite à partir de ce qui était disponible sur le marché, comme un who’s who du XXe siècle, sans réel désir de tenir un discours. Fait à signaler, on retrouve Abstraction (orange) de 1952 peinte par Jean-Paul Riopelle parmi les oeuvres choisies. La présence d’oeuvres portugaises par Lourdes Castro et Maria Helena s’est révélée une jolie découverte qui a piqué ma curiosité au sujet de l’art contemporain de ce pays. Pour en savoir plus, il est possible de visionner un extrait de la vidéo de l’exposition en ligne sur Great American Nude #52 par Tom Wesselmann, mais soyez prévenu que le narrateur parle très lentement.


[Devant le Musée national Eugène Delacroix]

Le coup de coeur de la journée est sans contredit l’exposition au Musée national Eugène Delacroix. Delacroix et la photographie retrace l’influence de l’apparition de ce nouveau médium dans la pratique du peintre. Plutôt que de se montrer rébarbatif à cette modification dans les façons de travailler, Delacroix a utilisé la photo pour réaliser des nus académiques, dont certains seront traduits en peinture. C’est ainsi qu’il a réalisé, avec Durrieu, deux séances avec des modèles pour réaliser un album d’une vingtaine de pages à partir duquel il créera de nombreux dessins et esquisses. Dans le cadre de cette exposition, toutes les photographies de cet album sont réunies, ainsi que des esquisses du peintre réalisées à partir de celles-ci. De plus, de nombreux portraits de Delacroix ont été tirés, parfois à son plus grand désarroi devant son air sévère. Un pur plaisir! 


[Eugène Delacroix, Lutte de Jacob avec l'Ange]

Une visite éclair à l’Église Saint-Sulpice m’a permis de me rafraîchir l’oeil avec la Lutte de Jacob avec l’Ange, peinte par Delacroix.

La journée s’est terminée au Centre Pompidou pour voir trois expositions temporaires. Le Futurisme à Paris, Une avant-garde explosive propose d’explorer les liens entre les Italiens et les Parisiens. Simple, claire et facile à comprendre, l’exposition s’avère une excellente mise en bouche pour les amateurs d’art qui ne seraient pas familiers avec ce mouvement artistique. Entre autres, il convient de signaler la mise en commun (partielle) des oeuvres présentes à l’exposition des Futuristes italiens à la galerie Bernheim-Jeune & Cie en 1912, la toujours plaisante une du Figaro du 20 février 1909 avec son Manifeste du Futurisme, la mise en valeur du vorticisme anglais et des oeuvres importantes du cubofuturisme russe. 

L’installation Champ de vision de Damián Ortega se consomme en un rien de temps, mais quelle expérience! L’artiste a placé des pastilles en plastique sur des filins allant en régressant vers le fond d’une grande salle. À son extrémité, un oculaire permet de découvrir une image insoupçonnée. Finalement, le designer Ron Arad propose des centaines d’objets aux lignes courbes qui surprennent par leurs formes non conventionnelles dans No discipline.

La suite prochainement.

Marc

Paris, janvier 2009


[Fontaine des Innocents, Paris, janvier 2009]

Je suis présentement à Paris pour attraper les derniers soubresauts des expositions automnales avant le changement de programmation dans les musées. Il fait un froid québécois dans la capitale française, avec un maximum de -10 degrés Celsius… Brrr!

Mon programme des prochains jours est plutôt chargé: 

Puisque je suis de retour mardi prochain, je crois que ma fin de semaine sera bien occupée…  Seule déception: je ne pourrai pas voir Picasso et les maîtres au Grand Palais car tous les billets ont été vendus, sauf pour la nuit. Il serait toujours possible d’en acheter un à 40 euros sur ebay, mais bon…


[Engène Delacroix, Femmes d'Alger dans leur appartement, Paris, Musée du Louvre. (c) RMN / Thierry Le Mage]


[Pablo Picasso, Les Femmes d'Alger (version O), Libby Howie. (c) Succession Picasso 2008]

Le dialogue entretenu par Picasso avec Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix est présentement mis en valeur au Louvre. Le peintre catalan s’est inspiré de Delacroix au tournant de 1955 et une quinzaine de ses oeuvres sont proposées. Une exposition modeste dans son ampleur, très fréquentée, mais qui ouvre le débat sur l’originalité, la création, la copie et l’inspiration.

La suite prochainement.


[L'exposition Picasso-Delacroix est présentée au premier étage de l'aile Denon, dans la salle 76 qui fait la liaison entre la Joconde et les grandes peintures françaises]

Le château de Versailles accueille ces jours-ci une exposition de l’artiste contemporain Jeff Koons. Or, le directeur du domaine de Versailles, Jean-Jacques Aillagon, est copain-copain avec le milliardaire François Pinault qui prête une partie des oeuvres exposées.

Lorsqu’on sait le rôle important que jouent les institutions muséales dans la création de valeur pour les oeuvres qui y sont exposées, des questions sont immanquablement soulevées. C’est ce que fait le site Le Louvre pour tous dans un article intitulé Aillagon / Pinault, même combat.

Les États-Unis, le Royaume-Uni et la Chine dominent le marché des enchères de l’art contemporain.

C’est l’une des tendances qui ressort du rapport annuel 2007-2008 du marché proposé par ArtPrice et récemment rendu public. Dans l’ordre, les pays où le marché s’est révélé le plus actif pour les artistes nés après 1945 entre le 1er juillet 2007 et le 30 juin 2008 : 

  • États-Unis, 348 M€
  • Royaume-Uni, 262 M€
  • Chine, 259 M€

La quatrième position marque un décalage puisqu’elle est occupée par la France, avec un volume de vente de 15 M€. 

C’est à  l’occasion de la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) qui s’est déroulée à Paris cette fin de semaine que la firme a dressé un état des lieux internationaux dans un volumineux rapport de 99 pages. Le document est gratuit et disponible en ligne.

Du côté des artistes, Jeff Koons, Takashi Murakami, Guoqiang Cai composent le triumvirat en tête.

Le Canada y tient une place marginale. Il faut dire qu’avec une seule manifestation recensée dans le rapport (p. 82), il est difficile de se mesurer aux Américains. Notons finalement que seulement 2,7% des galeries d’art canadiennes accèdent au réseau international, contre 18% pour les États-Unis  (p. 84).

Le site Momus a révélé, photo à l’appui, la mégalomanie dont semblerait souffrir l’architecte Frédéric Didier. En effet, cet architecte en chef des Monuments nationaux a choisi de se représenter à l’antique dans un trophée de l’aile du Midi du Château de Versailles.

Si cette nouvelle est vraie, on est dans le graffiti de haut niveau, le désir de marquer le territoire par sa présence.

Rappelons, que cet architecte, responsable de la restauration du Château de Versailles, a fait placer une grille à l’historicité douteuse.

lensculture offre une exposition virtuelle de photographies de guerre. Les oeuvres sont présentées dans le cadre du Brighton Photo Biennal.

La programmation des films présentés à Paris, sur les Champs-Élysées, dans le cadre du festival Cinéma du Québec à Paris est disponible.

Marc

Ambroise Vollard, collectionneur

Pablo Picasso. Portrait d’Ambroise Vollard. 1910, Huile sur toile, Moscour, Musée Pouchkine des beaux-arts. 

À l’image du tableau de Picasso qui le représente[1], Ambroise Vollard a été de son vivant un personnage aux multiples facettes. À la fois marchand d’art, éditeur, auteur et mondain, l’homme renfrogné a suscité de nombreuses passions. Outre l’oeuvre susmentionnée, il a été l’objet de peintures réalisées par Cézanne, Renoir, Bonnard et bien d’autres. Il a été à la fois dénoncé et vénéré pour ses pratiques d’affaires. Il est décédé multimillionnaire sans héritier direct, créant une polémique au sujet de sa succession.

Il est impossible de dresser un portrait unique d’un homme de cette envergure. Dans le cadre de ce texte, nous nous questionnerons sur ses activités en tant que collectionneur. Dans un premier temps, nous proposerons une biographie sommaire. Puis, nous présenterons brièvement le développement du marché de l’art qui a permis la naissance de sa carrière. Par la suite, nous verrons comment Vollard constitue sa collection. Finalement, nous survolerons ses activités d’éditeur ainsi que les questions relatives à ses échecs et à sa succession.

Biographie sommaire
Henri Louis Ambroise Vollard naît à Saint-Denis de la Réunion le 3 juillet 1866[2]. Il déménage en France en 1887[3] pour poursuivre ses études de droit à Montpellier[4]. Deux ans plus tard, il se déplace à Paris sur ordre de son père[5]. Il ne termine pas son doctorat, préférant « les flâneries sur les quais[6] ». À la même époque, il commence à travailler à l’Union Française, une galerie d’art qui propose des artistes officiels et médaillés[7]. Il quitte l’Union en 1890 et ouvre sa boutique sur la rue Laffitte en 1893[8]. Il organise rapidement l’exposition des oeuvres de Cézanne qui est redécouvert[9]. Suivent des événements autour des toiles de Gauguin, Picasso, Matisse qui contribuent autant à leur renommée qu’au succès commercial de Vollard[10]. Il propose la gravure originale comme nouveau produit, ce qui secoue le milieu[11]. Il développe également le « livre d’artiste », un ouvrage commandé aux peintres qui agissent comme illustrateurs[12].

Vers 1908, Vollard commence une « période de digestion[13] ». Il doit fermer boutique en 1914 lorsque la Première Guerre mondiale est déclanchée[14]. Il n’ouvrira plus jamais de galerie, opérant plutôt de son appartement privé situé sur la rue de Gramont[15]. En 1924, il emménage dans sa dernière demeure, un hôtel particulier situé sur la rue de Martignac[16]. Il décède le 22 juillet 1939 dans un accident de voiture près de Versailles[17].

Le développement du marché de l’art[18]
Si Ambroise Vollard peut chigner sur les quais de la Seine, travailler en galerie puis ouvrir sa boutique, c’est que le marché a subi des transformations radicales au XIXe siècle. Au début du siècle, l’art contemporain ou « art-en-train-de-se-faire », n’est proposé que par le biais des Salons. L’artiste est valorisé lorsqu’il réussit à décrocher des commandes à l’intérieur du système mis en place.

Au fil des décennies, le montant dépensé pour une toile et la cote de l’artiste remplacent peu à peu le système des médailles et des récompenses du Salon comme mesure d’importance d’une oeuvre[19]. Comme dans tout système économique, le prix est influencé par l’offre et la demande. D’une part, les artistes s’émancipent du système académique en proposant de nouveaux sujets et formats ainsi que des techniques novatrices. D’autre part, l’apparition d’une bourgeoisie suscite un intérêt nouveau pour l’art contemporain qui trouve ainsi son public. Entre ces deux acteurs d’égale importance, le marchand d’art agit en intermédiaire.

Au moment où Vollard ouvre sa première boutique sur la rue Laffitte, l’art contemporain est principalement exposé au Musée du Luxembourg, le musée officiel d’art moderne[20]. Les oeuvres qui y sont accrochées proviennent surtout du Salon. Les Impressionnistes n’entrent au Luxembourg qu’en 1897[21] et les marchands ignorent les mouvements contemporains comme le post-impressionnisme[22]. Ainsi, l’influent Paul Durand-Ruel s’intéresse très peu à Van Gogh, Seurat et Gauguin[23]. Les plus audacieux comme Tanguy (père) et Theo Van Gogh sont disparus depuis quelques années déjà[24]. Le conservatisme est de rigueur. Les expositions consacrées à Cézanne et à Van Gogh vont lancer la galerie de Vollard[25].

La collection Vollard
Ambroise Vollard a toujours eu l’instinct d’accumuler les objets. Enfant, il amasse cailloux et vaisselle brisée[26]. La maison de La Réunion possède un cabinet de « curiosités du pays[27] » rempli de coquillages, papillons et fleurs. La conception familiale à l’égard de la collection semble ainsi rejoindre celle de l’Ancien Régime où l’objectif consiste à rassembler des objets originaux[28].

Les premiers achats d’oeuvres d’art sont réalisés alors qu’il est étudiant en droit[29]. Il fréquente les quais de la Seine et il réussit à rassembler dessins et gravures qu’il écoule sur le marché lorsque les fonds commencent à manquer[30].

L’échange de toiles et de gravures fait partie de ses techniques d’acquisition. Ainsi, il obtient les Funérailles de Manet contre des tableaux de Pissarro[31]. De la même façon, Degas troque ses oeuvres contre celles de Cézanne, Gauguin et Manet entre 1895 et 1897[32]. Cette façon de procéder est concentrée dans le temps (les débuts de sa carrière) et avec une certaine clientèle (les artistes).

Un trait de la personnalité de Vollard qui le démarque de ses compétiteurs, c’est sa propension à acheter la production des artistes en lots[33]. Ainsi, en 1899, il achète son premier studio complet, soit celui de Cézanne à Fontainebleau[34]. Un catalogue raisonné des oeuvres du peintre révèlera que les deux tiers d’entre elles ont circulé entre les mains du marchand[35]. Au début du XXe siècle, les ateliers de Stanislas Lépine, de Derain et de Vlaminck sont acquis[36]. En 1906, c’est l’ensemble du studio parisien de Picasso qui est déménagé à l’aide d’un cheval et d’une charrette[37]. L’entassement des oeuvres est tel qu’en 1913, un article du Mercure de France déclare : « C’était bien la boutique la moins luxueuse de ce quartier et celle où s’entassaient le plus de richesses artistiques[38] ».
Pour faire la promotion des objets d’art en sa possession, Vollard organise des expositions dédiées à un seul artiste. En 1895, il met de l’avant le travail de Cézanne et crée sensation[39]. Il prend un risque en s’associant au seul artiste de la génération des Impressionnistes à ne pas avoir de marchand en titre[40]. Il réussit à présenter 150 de ses peintures[41]. La modestie de ses moyens fait en sorte que les toiles sont tendues sur de simples baguettes[42]. À la suite de cet événement, Cézanne se dira sauvé de l’obscurité et le peintre en sera à jamais reconnaissant au marchand[43]. Vollard monte aussi un événement autour de 60 toiles de Van Gogh sans obtenir de succès commercial[44]. « Les temps n’étaient pas encore venus…[45] » pour l’oeuvre de Van Gogh.

Il cumule ainsi un inventaire important. Il attend des conditions favorables avant de mettre les oeuvres qu’il possède en vente. Cette approche se faufile jusque dans son testament où il demande à ses héritiers « de ne vendre mes tableaux que peu à peu, par au moins dix ventes, le tout dans un espace de dix ans au moins[46] ».

Les nombreuses acquisitions du marchand transforment sa boutique de la rue Laffitte en lieu d’échanges sur l’art contemporain. Il en profite pour nouer des liens d’amitié avec de nombreux artistes. Dans la cave de la galerie, il sera l’hôte de dîners qui deviennent mythiques[47]. Hommes politiques, clients et artistes se côtoient autour de la table du Réunionnais qui agit en maître de cérémonies[48]. Ces soirées lui permettent de connaître l’air du temps. Gertrude Stein déclarera qu’il se forme de cette manière une opinion, en écoutant celle des autres[49].

Dans sa relation avec les acheteurs, Vollard utilise ses réseaux pour écouler ses toiles[50]. Il veut atteindre le client directement[51]. Il ne marchande jamais[52]. Son inventaire est caché derrière un paravent et il ne permet à personne d’y regarder. Cette technique de vente est rapportée par Picasso : « Vollard était très cachottier, il savait entourer ses tableaux de mystère pour en augmenter le prix[53] ». Il somnole en permanence dans sa boutique[54]. L’habile commerçant utilise ce trait de caractère pour décourager le client de passage qui ne l’intéresse pas[55]. Il est appuyé dans ce dessein par son apparence rébarbative empreinte de mélancolie, qualifiée du terme « glooming[56] » par Gertrude Stein.

Grâce à l’accumulation d’oeuvres, au bon contact avec les artistes, au lien direct avec les clients et à l’utilisation de techniques de ventes sophistiquées, Ambroise Vollard s’enrichit considérablement tout en amassant une quantité importante de toiles, gravures et sculptures.

Ambroise Vollard, éditeur
En marge de sa collection, le marchand rêve d’une carrière d’éditeur[57]. Il joue un rôle clé dans la renaissance de l’estampe[58]. Il impose la gravure originale comme objet d’art[59]. Il demande aux peintres d’illustrer des livres qu’il publie. En 1896, il inaugure sa nouvelle galerie en proposant l’album Les Peintres Graveurs[60]. Les efforts de Vollard se poursuivent, entre autres, avec des artistes nabis et Picasso[61]. Ce dernier produira 100 dessins originaux pour la Suite Vollard. Cette oeuvre marque le point culminant dans la collaboration entre l’artiste et l’éditeur[62]. Tiré à 250 exemplaires, ce livre devient l’une des réalisations les plus convoitées de Picasso. En quarante ans d’activités, Vollard édite une quarantaine de publications[63].

Il s’active également dans le tirage en édition limitée de sculptures. Il vend ainsi des exemplaires multiples des oeuvres de Renoir, Gauguin, Bonnard et Picasso[64]. Les artistes ont peu de contrôle sur les droits de reproduction de leurs réalisations avant 1910[65]. Maillol se sent particulièrement lésé par cette situation[66].

La liquidation de la collection
La mort accidentelle d’Ambroise Vollard crée un problème important concernant sa succession. Il décède sans laisser d’héritier direct[67]. Son dernier testament date de 1911. Il n’existe pas d’inventaire récent des oeuvres en sa possession, le bilan complet le plus récent ayant été réalisé en 1922[68]. De plus, le déclanchement de la Seconde Guerre mondiale ajoute au flou.

Ses intentions peuvent faire l’objet de spéculations. Les bénéficiaires nommés dans son testament sont identifiés : ses frères et soeurs ainsi que la famille de Galéa[69]. Tel que mentionné précédemment, le stock de peintures doit être écoulé en lots successifs pendant une décennie. Vollard aurait également flirté avec l’idée d’un musée; son ancienne secrétaire rapporte la fierté du marchand d’avoir réussi à flairer les bonnes affaires là où les conservateurs ont échoué[70].

En réalité, ses possessions vont être partagées principalement entre son frère Léon et madame de Galéa. Lorsque le fisc se penche sur le dossier à partir de 1948[71], les toiles, esquisses, estampes, gravures et sculptures sont dispersées dans diverses institutions[72] (dont le musée Léon-Dierx à Saint-Denis de la Réunion) ou écoulées sur le marché[73]. Notons finalement que le Yougoslave Eric Chlomovitch garnit le musée de Belgrade avec 360 tableaux obtenus dans des conditions nébuleuses[74].

Échecs
Si la vie de Vollard est ponctuée de réussites commerciales et artistiques, il n’en demeure pas moins que son flair n’est pas parfait. Il sous-estime l’importance de Matisse[75]. La période cubiste de Picasso lui échappe, tout comme le surréalisme[76]. Finalement, il confond le pointillisme de Signac et Seurat avec un « ouvrage de dame[77] ».

Conclusion
Il ne fait aucun doute qu’Ambroise Vollard est une figure marquante dans le milieu artistique à partir de la décennie 1890 jusqu’à son décès. Son approche commerciale innovatrice lui a permis de se constituer un stock important d’oeuvres produites par des artistes significatifs.

Par contre, est-il juste de parler du marchand en tant que collectionneur? L’archétype de la collection se fait autour de la sélection des objets, de la topographie et du mode de présentation[78]. Selon chacun de ces critères, sa motivation semble plus commerciale qu’esthétique. Les acquisitions sont motivées par la revente, la marchandise est cachée et empilée. En ce sens, nous croyons qu’Ambroise Vollard se rapproche du « marchand-amonceleur » plutôt que du marchand-collectionneur.

- NOTES -

  1. Pablo Picasso. Portrait d’Ambroise Vollard. 1910, Huile sur toile, Moscour, Musée Pouchkine des beaux-arts.
  2. Jean-Paul Morel, C’était Ambroise Vollard, Paris, Fayard, 2007, p. 104.
  3. Ann Dumas, « Ambroise Vollard, Patron of the Avant-Garde », dans Cézanne to Picasso : Ambroise Vollard, Patron of the Avant-Garde, éd. par Rebecca A. Rabinow, New York, Metropolitan Museum of Art, New Haven, Yale University Press, 2006, p. 3.
  4. Ambroise Vollard, Souvenirs d’un marchand de tableaux, Paris, Albin Michel, 1948, p. 22.
  5. Ibid., p. 29-30.
  6. Ibid., p. 31-32.
  7. Pierre Nahon, Les Marchands d’art en France. XIXe et XXe siècles. Paris, Éd. de la Différence, 1998, p. 66.
  8. Ibid., p. 66-67.
  9. Ibid., p. 68.
  10. Ibid., p. 70.
  11. Morel, op. cit., p. 352.
  12. Ibid.
  13. Nahon, op. cit., p. 72.
  14. Dumas, op. cit., p. 21.
  15. Ibid.
  16. Ibid., p. 22.
  17. Nahon, op. cit., p. 517-518.
  18. Pour l’ensemble de cette section, voir Nahon, op. cit., p. 9-26 à moins d’avis contraire.
  19. Robert Jensen, « Vollard and Cézanne : An Anatomy of a Relationship », dans Cézanne to Picasso : Ambroise Vollard, Patron of the Avant-Garde, éd. par Rebecca A. Rabinow, New York, Metropolitan Museum of Art, New Haven, Yale University Press, 2006, p. 44.
  20. Dumas, op. cit., p. 19.
  21. Ibid.
  22. Jensen, op. cit., p. 35.
  23. Ibid.
  24. Ibid.
  25. Dumas, op. cit., p. 8.
  26. Vollard, op. cit., p. 14-15.
  27. Ibid., p. 12.
  28. Olivier Bonfait, « Collectionnisme », dans Encyclopaedia Universalis, Mise à jour 2007, [En ligne], , (page consultée le 2 décembre 2007).
  29. Vollard, op. cit., p. 32.
  30. Ibid., p. 58.
  31. Dumas, op. cit., p. 14.
  32. Ibid.
  33. Ibid., p. 16.
  34. Ibid., p. 12.
  35. Jensen, op. cit., p. 36.
  36. Dumas, op. cit., p. 13.
  37. Ibid., p. 12.
  38. Morel, op. cit., p. 253.
  39. Dumas, op. cit., p. 9.
  40. Ibid.
  41. Vollard, op. cit., p. 81.
  42. Ibid.
  43. Tel que cité dans une lette de Cézanne à Charles Camojn, Dumas, op. cit., p. 3.
  44. Vollard, op.cit., p. 82-83.
  45. Ibid., p. 83.
  46. Morel, op. cit., p. 520-522.
  47. Nahon, op. cit., p. 67.
  48. Ibid., p. 71.
  49. Gertrude Stein, The Autobiography of Alice B. Toklas, New York, Vintage Books, 1933, p. 39.
  50. Nahon, op. cit., p. 71.
  51. Vollard, op. cit., p. 61.
  52. Nahon, op. cit., p. 74.
  53. Brassaï, Les artistes de ma vie, Paris, Denoël, 1982, p. 210.
  54. Morel, op. cit., p. 23.
  55. Nahon, op. cit., p. 71.
  56. Stein, op. cit., p. 30.
  57. Vollard, op. cit., p. 305.
  58. Dumas, op. cit., p. 10.
  59. Morel, op. cit., p. 352.
  60. Dumas, op. cit., p. 11.
  61. Ibid.
  62. Gary Tinterow et Asher Ethan Miller, « Vollard and Picasso », dans Cézanne to Picasso : Ambroise Vollard, Patron of the Avant-Garde, éd. par Rebecca A. Rabinow, New York, Metropolitan Museum of Art, New Haven, Yale University Press, 2006, p. 113-114.
  63. Morel, op. cit., p. 354.
  64. Emmanuelle Heran, « Vollard, Publisher of Maillol’s Bronzes : A Controversial Relationship », dans Cézanne to Picasso : Ambroise Vollard, Patron of the Avant-Garde, éd. par Rebecca A. Rabinow, New York, Metropolitan Museum of Art, New Haven, Yale University Press, 2006, p. 173.
  65. Ibid., p. 174.
  66. Ibid., p. 176.
  67. Dumas, op. cit., p. 23.
  68. Morel, p. 40-41.
  69. Ibid.
  70. Dumas, op. cit., p. 27, note 140.
  71. Morel, op. cit., p. 43.
  72. Dumas, op. cit., p. 23-27.
  73. Ibid., p. 23.
  74. Ibid.
  75. Ibid., p. 11.
  76. Ibid., p. 23.
  77. Vollard, op. cit., p. 198.
  78. Bonfait, op. cit.

- BIBLIOGRAPHIE -

BONFAIT, Olivier. « Collectionnisme », dans Encyclopaedia Universalis. Mise à jour 2007, [En ligne], (page consultée en décembre 2007).

BRASSAÏ. Les artistes de ma vie. Paris, Denoël, 1982, 223 p.

JOHNSON, Una E. Ambroise Vollard, Éditeur : Prints, Books, Bronzes. New York, Museum of Modern Art, 1977, 176 p.

MOREL, Jean-Paul. C’était Ambroise Vollard. Paris, Fayard, 2007, 622 p.

NAHON, Pierre. Les Marchands d’art en France. XIXe et XXe siècles. Paris, Éd. de la Différence, 1998, 348 p.

RABINOW, Rebecca A., éd. Cézanne to Picasso : Ambroise Vollard, Patron of the Avant-Garde. New York, Metropolitan Museum of Art, New Haven, Yale University Press, 2006, 450 p.

STEIN, Gertrude. The Autobiography of Alice B. Toklas. New York, Vintage Books, 1933, 232 p.

TINTEROW, Gary et Asher Ethan MILLER. « Vollard and Picasso ». Dans Cézanne to Picasso : Ambroise Vollard, Patron of the Avant-Garde, éd. par Rebecca A. Rabinow, New York, Metropolitan Museum of Art, New Haven, Yale University Press, 2006, p. 113-114.

VOLLARD, Ambroise. Souvenirs d’un marchand de tableaux. Paris, Albin Michel, 1948, 480 p.

- REMARQUE -

Ce texte a été rédigé dans le cadre du cours Art et ses institutions de l’Université Laval, automne 2007, sous l’enseignement de madame Eva Bouillo.


[Devant le tableau de Vollard réalisé par Paul Cézanne, 1899, Petit Palais, Paris, été 2008]

[La mer III (Das Meer III 1913, Emil Nolde, (c) Stiftung Seebüll Ada und Emil Nolde - Neukirchen, Allemagne]

Depuis deux ans, l’Expressionnisme Allemand a la cote. À l’occasion d’une rétrospective sur Emil Hansen Nolde au Grand Palais, artprice dresse un état du marché autour de ce courant artistique.


[Christian Marclay, David Bowie de la série Body Mix, 1991, pochettes de disques et fil de coton, 74,9 x 33,7 cm, Collection de Steven Johnson and Walter Sudol, New York, © C. Marclay. Avec l’aimable permission de l’ artiste et de la Paula Cooper Gallery, New York] 

* L’exposition Sympathy for the Devil : Art et rock and roll depuis 1967 au Musée d’art contemporain de Montréal débute ce vendredi. Il s’agit du seul arrêt canadien d’une exposition déjà présentée au Museum of Comtemporary Art de Chicago. 

* Le Québec aura un studio d’artiste à Londres en 2009 selon une nouvelle entente entre le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Arts Council England.

* Le Musée de la Civilisation de Québec lance Le Code perdu, un site ludique.

* Le Québec sera l’invité d’honneur au Salon des métiers d’art et de création de Paris en décembre.

* La construction au 2.22 Sainte-Catherine, à Montréal, débuterait en mai 2009.

* Le Musée [...] du Québec est hôte du colloque intitulé Musées : Horizons du XXIe siècle dans le cadre des 21e Entretiens Jacques-Cartier.

* Un artiste innu d’Iqaluit vend ses oeuvres sur eBay avec beaucoup de succès.

* Ryerson University, à Toronto, embauche un nouveau directeur pour sa galerie de photographies. 

* Qui eût cru que Pamela Anderson avait une collection d’art?

* Paris rend hommage à Picasso avec trois expositions simultanées au Musée du Louvre, au Grand Palais et au Musée d’Orsay. Les assurances sont élevées.

* Le David de Michel-Ange serait menacé par les touristes, selon l’International Institute for Conservation. L’organisation a aussi tenu une table ronde sur les dangers que représente le réchauffement climatique sur les collections muséales.

* Observez l’influence de la Guerre froide sur l’art grâce à un diaporama.

* L’art comme outil diplomatique: la Syrie a sa première exposition composée d’oeuvres prêtées.

* Les Sims + art contemporain = My Own Art Collection, une initiative anglaise pour inviter les gens à collectionner les oeuvres d’art contemporain.

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