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Le Musée acadien de l’Université de Moncton va dévoiler vendredi, le 24 octobre 2008 à 11h30, le tableau La Présentation de Jésus au temple, du peintre français Louis de Boullogne Le Jeune. L’oeuvre, peinte en 1688, vient d’être restaurée.

Selon toutes probabilités, il s’agit d’un tableau du Fonds Desjardins. Rappelons qu’en 1816, l’abbé Desjardins avait expédié de Paris à Québec une collection de près de 200 tableaux qui devaient servir à meubler les églises de la province (Morisset, Coup d’oeil sur les arts en Nouvelle-France, Québec, 1941). 

Le tableau rejoindra la collection permanente du Musée après ce dévoilement. Si vous habitez près de Moncton ou que vous prévoyez y passer, ne manquez pas d’y faire un arrêt!

Pour en savoir plus:

* Le site du Musée acadien de l’Université de Moncton
* Une entrevue accordée par Bernard LeBlanc, directeur du Musée, à Radio-Canada

Je propose un extrait du rapport de 23 pages que j’ai obtenu auprès de Bernard Leblanc, conservateur du Musée. La lecture du document en entier est fascinante.

L’objet est un tableau religieux qui ornait autrefois le sanctuaire de l’église de Grande-Digue [1], un village acadien dans le sud-est du Nouveau-Brunswick. Cette grande toile, dont le sujet est la Présentation de Jésus au temple [2], avait été donnée au Musée acadien en 1969, suite à la réforme liturgique promulguée par le Concile Vatican II. Il n’y avait pas de signature visible sur la toile, alors il était présumé qu’il s’agissait d’une copie d’un grand maître quelconque, comme c’était le cas de la plupart des tableaux dans les églises en Acadie. Faute d’espace, la toile fut remisée dans l’entrepôt du musée où elle demeura depuis, sauf pour une brève période de temps lors d’une exposition sur les objets religieux du musée en 1986.

Plus récemment, soit à l’automne 2006, le tableau fut préparé pour des travaux de restauration suite à une entente avec la Société historique de Grande-Digue qui désirait emprunter la toile sur une base à long terme afin de l’exposer à nouveau dans leur église. La restauration fut confiée à Monsieur Adam Karpowicz, restaurateur à la Owens Art Gallery de l’Université Mount Allison à Sackville, Nouveau-Brunswick. [3]

[Signature «L. Boulogne J.f.» qui se trouvait cachée par le cadre. On y voit la date originale de 1688 avec une deuxième date «1788» en noir, ajoutée au-dessus de la première. Les taches rouges sont des endroits abîmés du tableau qui laissent voir la couche de base de la toile. Photo: Edgar Léger, 2006]

À notre grande surprise, lorsque la toile fut enlevée de son cadre, une signature a été mise à jour, soit « L. Boulogne. J. f. » (Louis Boulogne le Jeune fecit). Cet obscurcissement de la signature était dû à une ancienne modification du tableau lorsqu’il avait été installé dans un cadre plus court que l’oeuvre originale. La toile même mesure 312 cm x 210 cm [4] tandis que le cadre, dans ses dimensions intérieures, mesure 256 cm x 207 cm [5]. Ainsi, une partie du haut et une partie du bas de la toile avaient été repliées en arrière du faux cadre de sorte que le nouveau cadre recouvrait la signature de l’artiste.

Cette découverte semblait donc confirmer un lien avec cet artiste français qui nous avait été récemment signalé par un admirateur du tableau, Monsieur Jean Gould, de Montréal. Celui-ci nous présenta de l’information sur le tableau La Présentation au Temple qui est conservé au musée du Louvre, œuvre de Louis Boulogne (Boullogne, de Boullogne, Boulongne) le jeune, datée 1715 (voir Fig. 6). Quoique la composition n’est pas la même dans ces deux tableaux, il y a plusieurs détails qui sont très semblables – ce qui nous laissait donc croire que le tableau de Grande-Digue était une copie de celui du Louvre.  

Bien que difficile à discerner, une date avait toujours demeurée visible ou partiellement visible au verso de l’œuvre encadrée, soit « 1788 ». Cependant, en examinant la toile pour la première fois, M. Karpowicz s’est rendu compte que l’œuvre était très ancienne et, selon son avis, elle datait au moins du début du 18e siècle et peut-être même de la fin du 17e. En effet, une découverte surprenante a été faite lors du nettoyage de la toile par le restaurateur : dessous des couches successives de peinture, vernis et poussière, une autre date fut mise à jour, soit « 1688 ».

Les deux premiers chiffres et une partie des deux derniers chiffres de la date 1688 avaient été peints par-dessus lors d’une ancienne restauration, de sorte que seulement une partie du « 88 » était à peine visible. En toute probabilité, cette dernière date aurait été ajoutée plus tard, lorsque quelqu’un a voulu mettre de nouveau en évidence l’âge du tableau, en y inscrivant « 1788 » croyant qu’il s’agissait de la date originale. 

Selon M. Karpowicz, il semble qu’il y eut au moins trois anciennes restaurations du tableau. C’est lors de la première restauration qu’une couche de peinture fut appliquée par-dessus les deux premiers chiffres et partiellement par-dessus les deux derniers de la date originale. À la deuxième restauration, une autre couche de peinture a complètement recouvert la date originale et, semble-t-il, ce fut à ce moment que la date « 1788 » fut ajoutée. La troisième restauration comprit la réduction de la grandeur originale de la toile pour accommoder le cadre actuel. 

On peut établir la période de temps dans laquelle la deuxième date aurait été ajoutée, soit entre 1788 et 1821. La nouvelle date fut ajoutée évidemment après 1788 mais avant l’installation de la toile dans son cadre actuel puisque cet encadrement ne permettait pas de voir cette date. En se basant sur les copies du tableau par Jean-Baptiste Roy-Audy, faits en 1821, 1822 et 1826 (voir fig. 12), le cadre actuel semble avoir été présent sur le tableau à cette époque. Dans ces copies, le bas du tableau s’arrête au même endroit que la toile originale dans son cadre raccourci [6].

Avec la découverte de la signature et de l’ancienne date – date qui précède celle du tableau de 1715, conservé au Louvre – nous avons entrepris une recherche sur Internet, ainsi que par correspondance. Selon l’opinion des experts consultés, la toile de Grande-Digue serait, effectivement, une œuvre originale de Louis Boulogne le jeune, datée 1688.


[Louis Boulogne le jeune, La Présentation au Temple, 1715, Collection du Musée du Louvre. Ce tableau se trouvait originalement dans la cathédrale Notre-Dame de Paris et fut acquis par le Musée du Louvre en 1862]

Une comparaison entre les tableaux de 1715 et de 1688 nous révèle des similarités, notamment la pose du grand prêtre avec son bras droit allongé. Il y a aussi de nombreuses différences, en particulier l’habit du grand prêtre et la position des bras de la Vierge. De plus, la Vierge se trouve agenouillée dessous le bras allongé du grand prêtre dans le tableau de 1715 tandis qu’elle se trouve de l’autre côté du prêtre dans celui de 1688.

Nous avons pris connaissance d’au moins sept copies de la Présentation de Jésus au Temple d’après Louis Boulogne le jeune. Deux sont en France, soit le tableau dans l’église Saint-Barthélemy à Cahors et le tableau dans l’église du château La Chapelle-Bouëxic en Bretagne. Les cinq autres se trouvent ou se trouvaient au Québec. Trois de ces dernières sont des oeuvres du copiste québécois, Jean-Baptiste Roy-Audy, exécutées en 1821, 1822 et 1826; une autre est de Théophile Hamel, réalisée en 1861 et une se trouvait dans l’église de Pointe-aux-Trembles, Québec.


[Gauche: Sainte-Anne-de-Varennes, 1821; Centre: Saint-Antoine, Longueuil, 1822; Droite: Ursuline, Québec. Les informations sur les photographies de gauche et de droite ont été fournies par Jean Gould.]

Il est intéressant à noter que les copies de Roy-Audy sont d’après l’œuvre de 1688 et non celle de 1715 – ce qui nous montre que l’œuvre originale était présente à Québec en 1821. Dans ces trois copies, le bas de la toile finit exactement au même endroit que le tableau original dans son cadre actuel. Ceci semble indiquer que l’oeuvre originale était dans son cadre actuel à l’époque. Toutefois, dans la copie A, le personnage assis à la gauche est positionné plus haut que dans l’œuvre originale de sorte que son pied est visible et dans la copie B, ce même personnage est déplacé plus à la gauche que dans l’œuvre originale. Évidemment, Roy-Audy a pu voir l’œuvre originale dans sa pleine grandeur en 1820 ou 1821. 

Quant à la provenance originale du tableau, il sera peut-être impossible de savoir qui en était le premier propriétaire. Sa date de 1688 semblait nous offrir un indice intéressant puisqu’elle coïncide avec une commande royale de 13 tableaux faite auprès des frères Boulogne, soit Louis le jeune et Bon, en 1687 et 1688. Ces œuvres étaient destinées pour le palais de Versailles – plus précisément, la chapelle du château et le Grand Trianon – ainsi que pour l’église avoisinante de Saint-Cyr. Cependant, le montant payé à ces deux artistes pour lesdits tableaux était 3 950 livres – une somme qui correspond plutôt à des tableaux de petite taille. Ceci semble donc exclure la possibilité que notre tableau faisait partie de cette commande royale de 1687-1688 [7].  

Toutefois, M. André Maral, conservateur au Musée national du château de Versailles, nous a fait part d’un document intéressant (par l’entremise de M. Stéphane Loire) qui nous donne une autre piste sur l’origine du tableau. « Il s’agit d’un document établi en 1790-1794 et publié par Alexandre Tuetey (”Procès-verbaux de la commission des monuments, 1790-1794″, Nouvelles Archives de l’Art français, XVII, 1901 (1902), p. 330), à propos de peintures provenant du couvent des Ursulines de Saint-Denis, près de Paris. On y trouve en effet mentionnés “six grands tableaux, peints par Boulogne, de 9 pieds 1/2 de hauteur sur 6 pieds 1/2 à 7 de largeur… représentant Le 1er, la Visitation (…) Le 5e, la Présentation au Temple…” »[8] 

Dans les anciennes mesures françaises de l’époque (1 pied-du-roi = 32,484 cm), les dimensions de notre tableau de Boulogne mesurent approximativement 9 pieds 7½ pouces x 6 pieds 5 pouces (312 cm x 210 cm) [9] – ce qui est très proche au 9 ½ pieds x 6 ½ pieds des tableaux du couvent des Ursulines. De plus, l’orientation verticale du tableau correspond aussi à celle de ces six tableaux. Ainsi, il est bien possible que notre tableau fût originalement la propriété du couvent des Ursulines de Saint-Denis.

M. Loire a aussi souligné que « l’on ne sait ce que seraient devenues les autres (tableaux) mentionnés dans cette liste, et il est surprenant qu’il semble n’en exister aucune trace dans la littérature sur Louis II de Boullogne. » Si, en effet, notre tableau faisait partie de cette liste et qu’il fut éventuellement acquis par l’abbé Desjardins et envoyé à Québec en 1820, alors il se peut que l’abbé Desjardins ait aussi acheté les cinq autres tableaux de Boulogne – ce qui expliquerait peut-être leur subséquente absence dans les sources documentaires ou littéraires. En ce qui concerne ce couvent des Ursulines, construit en 1640 ou 1644, il est devenu bien national en 1793 et utilisé comme magasin de subsistance et d’approvisionnement pour Paris en 1799. La plus grande partie de ses bâtiments, y inclus la chapelle, fut démolie en 1842. [10] 

  1. L’épellation originale du village était « Grand-Digue ».
  2. Le sujet de cette toile pourrait également être la « Purification de Marie ».
  3. La restauration du tableau a été rendu possible grâce à une contribution de la province du Nouveau-Brunswick (Ministère Mieux-être, Culture et Sport, Direction du Patrimoine, L’unité des Services aux musées par l’entremise du Programme Restauration d’œuvres d’art).
  4. La toile comprend deux pièces cousues ensembles; il y a une couture verticale qui se trouve à 98 cm du bord droit. Le nombre de fils de la toile est 33 x 36 / pouce carré.
  5. Les dimensions du tableau dans les mesures anglo-saxonnes (1 pied = 30,48 cm) sont approximativement 10’ 3’’ x 6’ 11’’. Dans les anciennes mesures françaises (1 pied-du-roi = 32,484 cm), il mesure  environ 9’ 7’’ x 6½ ’.
  6. Dans la copie de 1821, le personnage assis à la gauche est déplacé vers le haut de sorte qu’on y voit ses pieds. Ceci indique que Roy-Audy a du voir la toile dans sa pleine grandeur avant l’installation du cadre.
  7. Extrait d’un courriel de Stéphane Loire à l’auteur (2007-5-25) : « Votre rapprochement avec la série des tableaux exécutés en 1687-1688 pour des églises de Versailles est très intéressant mais nous ne connaissons ni les sujets, ni les dimensions de ces oeuvres, et leur grand nombre, comme les prix payés, m’incitent à penser qu’ils devait s’agir de tableaux beaucoup plus petits que celui de Grande-Digue. »
  8. Stéphane Loire, courriel à l’auteur 2007-8-20. Cette information lui avait été signalée par Alexandre Maral, conservateur au musée national du château de Versailles.
  9. Approximativement 10’ 3’’ x 6’ 11’’ en pieds anglais.
  10. http://www.fra.cityvox.fr/visiter_paris/ancien-couvent-des-ursulines_74403/Profil-Lieu