
L'Immersion dans l'art par Fernande Saint-Martin, aux Presses de l'Université du Québec
Durant ma jeune carrière d’historien de l’art, il est de ces noms qu’on croise souvent et qui sont des monuments de la discipline. Spontanément, il me vient en tête Heinrich Wölfflin pour les théories sur la forme et le style, Erwin Panofsky pour l’analyse iconographique, Walter Benjamin pour une approche plus marxiste ou Linda Nochlin pour une approche plus féministe. En sémiotique, Ferdinand de Saussure et Charles Sanders Peirce sont incontournables. La plupart des auteurs que j’ai croisés ont la distinction d’être soit Européens, soit Américains.
Lorsque j’ai appris que les Presses de l’Université du Québec proposaient en février un nouveau livre de Fernande Saint-Martin, je me suis dit qu’il était temps que je me trempe l’orteil intellectuel dans sa vaste pensée. Il est si facile d’oublier que le Québec a grandement contribué à la recherche en sémiologie des arts visuels.
Qui est Fernande Saint-Martin?
Cette femme est détentrice de trois baccalauréats: sciences médiévales, philosophie et études françaises, obtenus au tournant des années 1950 à Montréal.
Elle a obtenu un doctorat en littérature en 1973. Directrice de la revue Châtelaine (1960-1972) puis du Musée d’art contemporain de Montréal (1972-1977), elle s’est ensuite tournée vers l’enseignement de l’histoire de l’art. C’est à partir de ce moment que sa recherche sur la sémiologie s’est diffusée, dont de nombreux travaux avec Marie Carani, professeure au département d’histoire de l’art de l’Université Laval (dixit VISIO).
Ainsi, elle a publié plusieurs livres sur la sémiologie, surtout durant les années 1990. Parmi les incontournables, on retrouve Les fondements topologiques de la peinture, un essai sur les modes de représentation de l’espace, à l’origine de l’art enfantin et de l’art abstrait, et Structures de l’espace pictural, une réflexion à la fois esthétique et sémiologique sur l’objet pictural à partir des fondements mêmes de l’art (dixit la Bibliothèque québécoise).
Qu’est-ce que la sémiologie? En quatre mots: une science des signes. En clair, cela signifie l’étude du lien entre le l’objet, le signe et l’interprétant.
Par exemple, si une image représente une femme tenant un enfant dans ses bras, il est plausible que vous pensiez à une représentation de la Vierge Marie tenant le Christ enfant dans ses bras.
Si des flammes sont représentées à l’arrière, il y a de fortes chances pour que vous pensiez à une représentation de l’Enfer. La combinaison de ces deux registres – Marie et Jésus sur un fond enflammé – va créer un nouveau sens. Peut-être est-ce une critique contemporaine de l’Église? Ce sont tous ces liens entre le signe et son sens qui sont étudiés par les sémiologues visuels. Bien évidemment, je résume.
Dans L’Immersion dans l’art, Fernande Saint-Martin propose sept essais qui étudient ce genre de questions. La période couverte est assez grande puisque qu’elle s’attarde tant à l’Annonciation du maître de Flemalle (1430-1500) qu’à une oeuvre de Roy Liechtenstein des années 1960.
Chaque essai propose donc de se plonger dans l’oeuvre et d’en décortiquer la sémiologie visuelle. Fait à noter, six des sept essais ont déjà été publiés dans des revues scientifiques comme VISIO, Degrés, Eutopias, RS/SI et Nouveaux actes sémiologiques.
La nouveauté de ce livre tient dans la publication de La «Bataille des quartiers» dans Triangulaires de Molinari (1972), un essai tout chaud, tout frais, rédigé en 2009.
Dans ce texte inédit, l’auteure s’attarde au tableau Triangulaires de Guido Molinari, une oeuvre qui fait partie d’une collection privée et qui est reproduite dans le livre.
Comment décrire avec des mots une oeuvre de Molinari? Il s’agit d’une composition avec deux parties, l’une supérieure et l’autre inférieure. Chaque section est composée de triangles de couleur: bleu, rouge, vert. Entre le haut et le bas, ce qui change, c’est la position des couleurs.
Fernande Saint-Martin s’attarde à cette oeuvre particulière dans l’approche de l’artiste car celui-ci n’utilise pas les bandes verticales de couleur pour lesquelles il est connu. Il faut avoir en mémoire que Molinari est un artiste qui travaille sur les couleurs et leur juxtaposition et que sa démarche consiste à faire vibrer les couleurs ensemble pour créer des espaces dynamiques.
Saint-Martin segmente le tableau de Molinari en 8 régions. Elle remarque l’approche similaire entre le haut et le bas du tableau, ce qui soulève la question suivante: est-on en présence d’un tableau créant un ensemble cohérent ou de deux tableaux juxtaposés? Cette question est d’autant plus pertinente lorsque l’on sait que Triangulaires va inaugurer une période où Molinari créera une série de diptyques.
La majorité de l’essai est constitué d’une analyse des différentes zones de l’oeuvre et de l’effet qu’elles produisent. Disons-le d’emblée: c’est parfois ardu à lire. Il ne s’agit pas d’un ouvrage de vulgarisation à la sémiologie visuelle. Il faut déjà avoir une solide connaissance pour en apprécier toute la richesse.
Par contre, même les non initiés peuvent en tirer des connaissances enrichissantes dans la lecture des oeuvres visuelles. Par exemple, l’auteure propose une analyse des différentes perspectives présentes dans l’oeuvre. Ce n’est pas banal lorsqu’on considère que ce tableau est constitué d’un ensemble de triangles plats!
Fernande Saint-Martin ne trouve pas moins de six perspectives: optique, frontale, focale, projective, réversible et fractale. Pour vous donner une idée de la richesse de ces approches, la perspective optique tient compte de la différence entre deux plans tandis que la perspective focale s’attarde à la différence entre le centre du tableau et la périphérie.
Une autre question qui est soulevée dans cet essai concerne le sens des oeuvres de Molinari. Puisque les tableaux de l’artiste sont non figuratifs, comment en détecter le sens?
La réponse sort de la bouche même de l’artiste. Pour lui, c’est l’émotion expérimentale qui compte, c’est-à-dire la différence perçue par le spectateur entre ce qu’il ressentait avant de regarder le tableau et l’état dans lequel il se trouve après sa contemplation.
L’Immersion dans l’art propose sept analyses d’oeuvres dans ce style. L’investissement du lecteur est important, mais la récompense à la hauteur de celui-ci.
L’Immersion dans l’art
Fernande Saint-Martin
Presses de l’Université du Québec
204 pages
ISBN 978-2-7605-2505-4
Fiche descriptive sur le site web des PUQ
