
Cristóbal Balenciaga, Robe grand soir, vers 1955, taffetas de soie. Don de Mlle Caroline Coombe © V&A Images/Victoria and Albert Museum, Londres
Le Musée national des beaux-arts du Québec propose l’exposition Haute couture. Paris, Londres, 1947-1957. L’âge d’or jusqu’au 25 avril 2010 sur les plaines d’Abraham. Afin de simplifier ma réflexion, je l’ai divisée en deux parties. D’abord, je vais parler de l’exposition en elle-même, de ses forces et de ses faiblesses. Ensuite, je vais commenter la place de cette exposition au Musée national des beaux-arts du Québec.
Forces et faiblesses de l’exposition
Haute couture propose de braquer les lumières sur une période-charnière dans l’histoire de la mode européenne. Au tournant des années 1950, la Seconde Guerre mondiale est terminée depuis quelques années seulement. Après de longs moments de rationnement, de privation et de sacrifice, certains Européens retrouvent le goût du faste et du luxe. C’est l’âge d’or de la haute couture.

Jean Dessès, Robe d’après-midi habillée créée pour la princesse Margaret, vers 1951, soie. © V&A Images/Victoria and Albert Museum, Londres

Christian Dior, Ensemble du soir « Zémire », automne-hiver 1954-1955. Acétate de cellulose; jupe doublée d’une superposition de soie et de tulle. © V&A Images/Victoria and Albert Museum, Londres
L’exposition bâtit son propos autour de l’apparition du new look de Christian Dior. Qu’est-ce que le new look? Il s’agit d’un terme lancé par la rédactrice en chef du magazine Harper’s Bazaar, Carmel Snow, pour qualifier cette silhouette marquée par une taille extrêmement fine et des épaules rondes et charnues. En d’autres termes, on se débarrasse des vêtements qui cachent les formes féminines pour les exalter et les accentuer.
Les salles 4, 5 et 6 du pavillon Gérard-Morisset sont occupées par les robes. Ainsi, plus de 200 créations sont offertes aux yeux des visiteurs. La mise en scène est intelligente et elle est facile à comprendre.
La salle 4 est consacrée à la confection des vêtements. Dans cette pièce, on présente surtout les aspects cachés de la haute couture. Ainsi, on y retrouve des maquettes des robes; d’ailleurs, je préfère le terme maquette à celui de poupée puisqu’il s’agit véritablement de versions réduites des oeuvres finales, d’outils de travail, plutôt que de jouets à mettre en les mains des enfants.
Certains points forts sont à souligner dans cette salle. Entre autres, on y parle du Théâtre de la mode, une exposition itinérante de 200 maquettes de robes circulant à travers l’Europe et jusqu’aux États-Unis, faisant la promotion des travaux des couturiers français.

Roger Vivier, Chaussures, fin des années 1950, satin brodé de perles de verre, soie et fil métallique. Don de Roger Vivier © V&A Images/Victoria and Albert Museum, Londres
Il convient aussi de signaler la présence des accessoires de mode, exposés dans deux vitrines. Parfums, chapeaux et autres produits de luxe sont offerts à notre regard comme autant de déclinaisons de l’esprit animant la création de produits pour les échelons supérieurs de la société de consommation.
L’aspect le plus questionnable dans cette salle est la tentative de placer les tailleurs londoniens sur un pied d’égalité avec les couturiers français. Il suffit de gratter un peu pour comprendre que les Anglais ont puisé allégrement dans la création continentale et la limite de cette approche. Mais bon, comme l’exposition a été produite par le très londonien Victoria & Albert Museum, il n’est pas vraiment surprenant d’y retrouver cette approche. Surtout, elle ne prend pas beaucoup de place.
Après la conception dans les ateliers de couture, la salle 5 nous propose un défilé de mode. En effet, le podium est agencé selon une longue forme rectangulaire, comme un catwalk. Les mannequins portant les robes sont alignés comme des mannequins qui se promèneraient sur la plateforme. Autour de celle-ci, des chaises transparentes permettent aux visiteurs de s’asseoir et de s’imaginer à Paris lors d’un défilé.
Ce qui accentue cet aspect, ce sont les photographies de mode placées sur les murs. Il s’agit là d’un autre point fort de l’exposition. S’y retrouvent des oeuvres de photographes poussés à innover avec les moyens du bord. On retrouve des tentatives de reproduire des effets aqueux sur la surface – bien avant l’invention de Photoshop – et des prises de vue magnifiques sur les femmes et les robes.

Aperçu de la pièce du fond de la salle 5
Pour moi, le point fort de cette salle est sans conteste la photographie de Richard Avedon publiée dans le Harper’s Bazaar d’octobre 1956. En noir et blanc, avec une robe à cape magnifique, le photographe crée une image puissante. Et voilà que nous découvrons, dans la petite pièce de la salle, la robe en question, placée avec dynamisme sur un mannequin. Un moment visuel fort et élégant, purement esthétique. Je vais même dire le gros mot: c’est beau.
Vous aurez compris que cette salle est ma préférée de l’exposition. Évidemment, esprit critique que je suis, je ne peux m’empêcher de signaler quelques aspects douteux.
Le point le plus facile à remettre en question concerne le choix de la couleur noire pour peindre le catwalk. La majorité des robes offertes à notre regard sont noires. De plus, elles sont placées derrière une vitrine qui réfléchit la damnée lumière du musée. C’est donc dire qu’on se crève les yeux à observer les motifs textiles qui nous sont présentés. Observer un motif textile noir brodé sur une robe noire placée sur une plateforme noire derrière une vitre éclairée, c’est ardu. Et la patience est mise à rude épreuve assez rapidement. Après la pièce couleur saumon dans l’exposition sur le nu canadien, voici l’installation noire pour présenter des robes noires.
Un autre aspect négatif dans cette salle – et c’est mon fond soixante-huitard qui surgit – concerne les images qui nous sont présentées. Il est bien évident qu’elles reflètent l’époque qui les a produites, j’en suis bien conscient. Mais voir des éléphants enchaînés, des cafés populaires ou les transports publics servir de décor à un mannequin présentant un produit destiné à une clientèle aisée, cela me fait grincer des dents.
Cependant, ce qui manque le plus dans cette salle, c’est le dynamisme. Les défilés de mode bougent. Les flashs des photographes créent un cliquetis incessant, les mannequins défilent, les gens parlent, il y a de la musique. Ici, rien. L’espace est incroyablement statique et figé. Il manque d’ambiance. L’essence du défilé est absente.

Victor Stiebel, Robe du soir, fin des années 1950, satin brodé de perles et de pierres du Rhin. Don de Lady Templer © V&A Images/Victoria and Albert Museum, Londres

Jean Dessès, Robe du soir, vers 1953. Chiffon; portée par Mme Opal Holt, on de Mmes Haynes et Clark © V&A Images/Victoria and Albert Museum, Londres

Pierre Balmain, Robe du soir, vers 1950. Soie organza et plumes d’autruche, sequins et pierres du Rhin; doublure de soie et de tulle de soie; jupon en nylon apprêté; robe portée par Mme Pleydell-Bouverie. Don de Mlle Karslake © V&A Images/Victoria and Albert Museum, Londres
La musique est au rendez-vous dans la salle 6, dernier arrêt de Haute couture. Dans cette pièce, les robes sont agencées comme dans une soirée de cocktail mondain. On se promène entre les robes au son d’une musique délicate. Le jeu des lumières sur les murs est ingénieux, reproduisant des drapés qui tombent comme dans une salle de bal.
L’exposition se termine ici, sur l’héritage de la haute couture. Le terme héritage est vaste, mais il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaître qu’il s’agirait en soi d’une nouvelle exposition. Il faut donc le comprendre comme une ouverture vers l’époque suivante.
Vous aurez compris que Haute couture est une exposition assez longue. Trois salles et 200 créations, cela prend du temps. La muséographie fait son travail d’une façon qui me semble adéquate. Le propos a été divisé en trois temps qui sont cohérents: la création, le défilé, les mondanités. Les robes sont magnifiques, l’originalité est au rendez-vous et la création est évidente.
Autre aspect particulièrement intéressant, le Musée remet au visiteur un livret qui vous accompagne tout au long de votre visite. Ainsi, plutôt que d’avoir une thèse de doctorat sur le mur à côté de chaque pièce exposée, vous pouvez vous reférer au texte contenu dans ce petit livre sympa. Si vous désirez approfondir vos connaissances, le livre du V&A accompagnant cette exposition est en vente à la boutique du Musée. Lors de son achat, on vous remettra sa traduction française. Soyez averti: il ne s’agit pas seulement d’un catalogue de l’exposition; on y offre aussi une réflexion sur la mode. Mon texte préféré a été L’envoûtement des images. Couture et culture visuelle, mais je suis particulièrement zélé.

Livret et catalogues de l'exposition
Si j’avais une recommandation à vous faire, ce serait de commencer votre visite de l’exposition à rebours. En effet, un génie du Musée a décidé que vous ne vous fatigueriez pas lors de votre visite. C’est ainsi que la salle en fin du parcours ne contient aucun siège pour reprendre ses énergies. Il y a fort à parier qu’il s’agira du moment où vous serez le plus fatigué (!) et, en conséquence, que vous allez passer rapidement dans cette pièce à cause de cela. Les deux autres salles vous permettent de vous asseoir. En ce sens, commencez par la salle 6 pour terminer par la salle 4; vous aurez plus de chances de terminer votre visite en un morceau.

Vue à partir de la rotonde vers la salle 6
Parmi les aspects négatifs que je n’ai pas encore mentionnés, il convient de signaler cette mise sous verre des robes qui empêche toute relation sensuelle au tissu. Seule la section Tenues de jour de la salle 4 aligne les robes sans barrière vitrée. La vue de la salle 6 est signifiante à cet égard: les robes ont l’impression d’être sous un emballage plastique. En fait, à observer la salle, on dirait un étalage de robes de poupées pour adultes.
Somme toute, Haute couture est une exposition réussie, malgré ses quelques défauts.
Sur la place de cette exposition au Musée national des beaux-arts du Québec
En me lisant, vous aurez compris que je n’ai rien contre l’exposition Haute couture. En fait, je ne peux même pas dire que j’en ai contre l’insertion de la mode au musée. À une époque où tout est muséifiable, il apparaît évident que tout aspect de la créativité humaine peut faire l’objet d’une exposition d’art.
Cependant, là où le bât blesse, c’est l’importance que notre Musée national des beaux-arts du Québec désire accorder à ces expositions qui ouvrent les vannes de la créativité et qui font entrer la couture et le design entre ses murs.
Je le répète: je n’ai rien contre les expositions consacrées à la couture ou au design. En fait, mes critiques sur cette exposition-ci et sur celle consacrée au design au Québec sont plutôt positives.
Ce qui me chicote, ce n’est pas ce qui entre dans les espaces d’exposition du Musée des beaux-arts du Québec, c’est ce qui en sort. Pendant qu’on expose la mode et le design durant les quatre premiers mois de l’année, qu’en est-il de notre patrimoine pictural?
Peut-être est-ce une simple erreur de programmation? J’ose espérer qu’il ne s’agit pas d’une tendance de fond.
Car la question que je me pose, elle est toute simple: si je ne peux pas voir de nouvelles expositions sur Jean-Paul Lemieux, sur Riopelle, sur le fonds Desjardins, sur les Levasseur ou sur Baillairgé au Musée national des beaux-arts du Québec, à quel endroit sur la planète dois-je aller pour les voir?
Si un touriste étranger débarque au MNBAQ et qu’il veut voir Lemieux ou Pellan, qu’a-t-on à lui proposer afin qu’il connaisse l’art du Québec?
Je répète le mandat de notre Musée national des beaux-arts du Québec :
Le Musée national des beaux-arts du Québec a pour fonctions de faire connaître, de promouvoir et de conserver l’art québécois de toutes les périodes, de l’art ancien à l’art actuel, et d’assurer une présence de l’art international par des acquisitions, des expositions et d’autres activités d’animation.
Selon moi, l’art ancien au Québec fait figure de parent pauvre dans notre institution nationale depuis quelques temps. J’ose espérer que l’agrandissement du Musée lui accordera la place voulue.
Je conviens que faire connaître et promouvoir l’art ancien du Québec est une tâche ardue. Cependant, n’est-ce pas là une tâche capitale que seul notre Musée national des beaux-arts du Québec peut accomplir?
Informations pratiques
- L’exposition Haute couture. Paris, Londres, 1947-1957. L’âge d’or est proposée au Musée national des beaux-arts du Québec du 4 février au 25 avril 2010
- Elle est présentée dans trois salles de l’institution
- Ce sont plus de 200 créations qui sont mises en exposition
- Plusieurs activités connexes sont offertes, dont des ateliers pour adultes et pour enfants, des conférences, des films, etc. Tous les détails sont disponibles sur le site du MNBAQ
- Les frais d’admission sont fixés à 15$, mais il existe des tarifs réduits
- L’audioguide allégera votre porte-monnaie de 5$


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