[Benoît Blondeau est présent à L'Oeil de poisson]
La programmation actuelle de L’Oeil de poisson est hétéroclite. On y présente le travail de quatre artistes en même temps, juste assez pour nous tenter, juste assez pour qu’on reste sur notre faim.
L’entrée vidéo est cet espace situé dans le couloir de Méduse où on diffuse une vidéo d’artiste. Des écouteurs s’offrent à nos oreilles pour nous plonger dans le film projeté.
Dans le cas présent, c’est Chloé Lefebvre qui nous remplit les yeux et les oreilles avec un film court intitulé Le fond des choses. Bien évidemment, nous sommes dans l’expérimentation du médium. Le film dure environ cinq minutes. Il est constitué d’entrevues croisées, c’est-à-dire que cinq personnes s’expriment à la caméra à tour de rôle.
On se doute que quelque chose ne tourne pas tout à fait rond au premier coup d’oeil, car les visages des personnages sont peints. Ils ressemblent à ces enfants dont le visage est coloré lors des foires et des fêtes populaires. Les motifs sont gais et joyeux, et les couleurs vives et puissantes. Pour peu, on se croirait dans un entretien avec des employés du Cirque du Soleil.
Cependant, dès qu’on se met les écouteurs sur les oreilles, on sent un décalage. C’est que le discours contraste fortement avec l’impression festive imprégnée sur les visages. J’ai cru comprendre qu’on voulait parler de thèmes comme les espoirs d’enfants et d’adultes, la magie et les héros, entre autres. Pour ma part, j’y ai décelé une banalité sans fond. Peut-être était-ce dans le rendu des comédiens, peut-être était-ce voulu, difficile à dire.
J’aurais tendance à croire qu’il s’agit d’un désir de la part de l’artiste, puisque l’action de la vidéo se déroule autour du déballage d’une boîte de friandises, dont il manque un élément… Somme toute, je suis resté un peu sur ma faim.
La petite galerie propose Il n’y a qu’une scène, il faut donc la partager de Mathis Collins. Cette oeuvre se situe à la jonction de la performance et de la sculpture. D’après ce que j’en ai compris, l’artiste a voulu transformer l’espace en lieu d’invectives sociales. Un peu comme ces harangueurs publics qui grimpaient sur un caisson en bois pour attraper les passants qui circulaient devant eux et leur livrer leurs messages, on se trouve devant un personnage debout sur un caisson en bois qui véhicule un discours.
Formellement, ce sont deux longues jambes qui sont placées sur des caissons. On ne voit que les jambes, qui grimpent jusqu’au plafond. Sur le pantalon sont collés des écussons à vocation sociale, soulignant divers problèmes de société comme l’écologie, la distribution de la richesse, etc. Le tout est accompagné d’une saveur un brin anarchiste, saupoudrée de Oï!
Si je n’ai pas été renversé par le propos – un brin banal d’ailleurs, comme on en retrouve sur les sacs à dos des adolescents – c’est plutôt dans la tension entre ce personnage et l’autre présence dans la pièce, qui lui répond, que j’ai trouvé un certain sens. Correct.
La grande galerie est occupée par quelques peintures de grand format de l’artiste Benoît Blondeau de Québec. Ces peintures m’ont intrigué, puisqu’elles mélangent les genres d’une façon habile.
Ici, j’ai eu l’impression d’être dans l’exploration formelle. L’artiste semble se questionner sur l’utilisation de la toile en peinture, où la toile s’entend comme le matériau sur lequel est posé son geste créateur. Il ne s’agit pas d’un simple support, mais d’un matériau en lui-même. La texture n’est pas camouflée, elle est exploitée. Sous ces aspects de texture, c’est le travail formel d’Antoni Tapiès qui m’est venu à l’esprit.
Les pièces de Tenture-Tendon font appel à la couture et à la fermeture éclair pour signaler la matérialité du tissu. Il faut s’imaginer une toile ouverte, fendue, un peu comme les oeuvres de Lucio Fontana, mais où l’ouverture n’est pas créée par une coupure dans la toile, mais par une fermeture-éclair. C’est l’équivalenet des zip paintings de Barnett Newman. Si ce dernier plaçait sa fermeture éclair sur un fond monochrome, Benoît Blondeau l’insère au milieu d’un tissu dont la texture est clairement visible et mise de l’avant. Des notions de recyclage et de récupération viennent immédiatement à l’esprit. Plutôt réussi.
[Stéphanie Chabot, La maison de l'autre, L'Oeil de poisson]
Finalement, dans l’espace arrière de la grande galerie se cache mon coup de coeur du moment, soit l’installation La maison de l’autre de Stéphanie Chabot.
Parce qu’elle est cachée derrière un grand mur blanc, on ne s’y attend pas. Pourtant, passé le coin, on pénètre dans un univers qui est tout sauf banal. Derrière trois stores vénitiens se cachent un personnage et divers objets. Ces derniers ne semblent avoir de rapport entre eux autre que leur juxtaposition et le sens vole dans toutes les directions. C’est éclaté.
L’image qui me vient en tête, ce sont les bandes dessinées de Julie Doucet et de sa Dirty plotte. On plonge dans cet univers déjanté, mis en trois dimensions. C’est le quotidien transcendé, décalé. L’installation ne va pas très loin en termes de propos, mais il me semble qu’on y retrouve un véritable désir de brasser la cage et de suivre sa propre voie.
L’utilisation qui est faite du store, élément banal s’il en est un, fermé, qui nous cache l’univers plus déconstruit qui se place derrière, me semble plutôt porteur. On est tentés, on veut aller voir ce qu’on ne nous montre pas et qu’on devine seulement. C’est comme s’il y avait un gros bouton rouge dans la salle avec l’indication de ne pas y toucher. Irrésistible.
Somme toute, L’Oeil de poisson nous propose une visite hétéroclite avec ces quatre installations dans ses salles.
Informations pratiques
- Les expositions Le fond des choses, Il n’y a qu’une scène, il faut donc la partager, Tenture-Tendon et La maison de l’autre sont proposées jusqu’au 6 décembre.
- L’entrée est gratuite et se fait sur la Côte d’Abraham
- Les salles sont ouvertes du mercredi au dimanche, de 12h à 17h
- Les communiqués de presse sont disponibles sur le blogue [Benoît Blondeau, Stéphanie Chabot]

