
[Aperçu de l'exposition, avec l’affiche Et si on perdait la boule d’Yves Adam (2000) et le tabouret Le Gonflé de Diane Bisson (1998)]
Le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) propose Québec en design du 12 novembre 2009 au 18 avril 2010. Le parcours est bâti avec des oeuvres issues de la collection permanente du Musée et couvre 75 ans d’activités.
Il convient d’abord de préciser que cette exposition a voyagé. Elle s’est promenée au Centre de design de l’UQAM (automne 2007), au Caemerklooster de Gand, Belgique (printemps 2008) et au Design Exchange de Toronto (été 2009). Réalisée en collaboration avec d’autres institutions, elle souffre un peu de cette approche consensuelle dans la petite salle 9 du pavillon Charles-Baillairgé.
Pour ceux et celles qui sont moins familiers avec le Musée, cette salle est située dans l’ancienne prison de Québec. Récemment, on y a vu Ingres et les Modernes ainsi que la rétrospective consacrée à Micheline Beauchemin.

[Aperçu de l’organisation de la salle d’exposition, à la manière d’un cabinet de curiosités]
Le local est fait sur le long et rectangulaire. Or, l’exposition a été faite pour être présentée dans un grand local carré et aéré. L’impression qui se dégage de l’ensemble? On est dans la compression, la juxtaposition, l’écrasement.
J’ai en tête cette scène de La Guerre des étoiles où les héros se retrouvent dans un lieu peu ragoûtant, avec des murs se refermant sur eux, compressant le tout dans un fouillis total. Sans le côté peu savoureux de cette image, on se retrouve quand même dans un effet de surcharge peu approprié pour cette salle.
En conséquence, les visiteurs risquent de se marcher sur les pieds et la capacité de la salle sera probablement atteinte assez vite avant que le parcours ne devienne invivable.
Il s’agit d’un aspect de l’exposition quelque peu désolant car la mise en scène est intéressante. Deux points sont à souligner en ce sens. D’abord, les concepteurs ont cherché à recréer un cabinet de curiosités, dans l’esprit de ceux qu’on retrouvaient aux 18e et 19e siècles. Ces meubles permettaient aux collectionneurs d’accumuler des objets disparates se distinguant par leur aspect inusité. Dans une exposition nous proposant de singuliers objets, l’analogie se défend plutôt bien.
Ensuite, le MNBAQ brise avec la surchage de couleurs et d’effets sur les murs à laquelle il nous a habitués. Heureusement, serais-je porté à dire, car l’espace étouffe et s’il fallait qu’il se soit alourdi de motifs sur les murs, on aurait frôlé la schizophrénie. Plutôt, on se retrouve avec des murs blancs bien neutres, bien sympathiques, qui servent les objets. Bienvenue dans le White Rectangle.

Le parcours débute par un mur blanc ponctué de quelques objets. J’en ai parlé quelques instants avec la directrice générale du Musée, Esther Trépanier, qui m’a souligné qu’il s’agissait là d’un effet du hasard dû à la transposition de l’exposition du carré vers le rectangulaire. Pour ma part, j’y ai vu une invitation à se vider l’esprit avant d’entrer dans le vif du sujet.
Conséquence non négligeable, cette configuration dirige le parcours du visiteur. Des flèches sur les murs nous indiquent aussi le discours construit par les commissaires. On n’est pas obligé de suivre ces indications, bien évidemment, mais il toujours intéressant de savoir ce qu’on cherche à nous dire en rassemblant ces objets disparates.
Le parcours est divisé 10 thématiques, rien de moins. En fait, on aurait peut-être gagné à reserrer l’ensemble qui couvre trois périodes plutôt distinctes, soit un parcours historique, un parcours contemporain et une section consacrée à la frontière entre art et technique.
Les textes sont incroyablement peu nombreux. Je ne suis pas un fervent défenseur des thèses de doctorat publiées sur le mur pour chaque objet. Cependant, ici, on pèche par l’inverse: quelques lignes de présentation par section et des cartels descriptifs des objets exposés.
Devant ce peu de mise en contexte, le visiteur n’aura d’autre choix que de se rabattre sur lui-même pour y puiser sa satisfaction.
En ce sens, il y a fort à parier que la visite de chacun variera grandement en fonction de deux facteurs: soit vous vous arrêterez devant un objet qui vous rappellera une période de votre vie et vous serez enchanté, soit vous vous arrêterez devant un objet que vous trouverez beau et qui vous procurera un plaisir esthétique.

[Michel Dallaire, Torche officielle des jeux de la XXIe Olympiade de Montréal 1976, 1976, aluminium peint à la silicone et polyester thermodurcissable, 65,9 x 7,6 cm]
Selon moi, l’absence de mise en contexte de certains objets constitue une occasion manquée à peine pardonnable pour notre Musée national.
J’en veux pour exemple la Chaise de jardin « Contour » de Julien Hébert, conçue en 1951. Cet objet a constitué la première acquisition du Musée en design. En quoi cet objet-ci était-il significatif, si important qu’il méritait ce geste de confiance?
Autre question pour les nombreuses affiches et sérigraphies qui ponctuent le parcours. Pourquoi le Québec s’est-il exprimé en design d’une façon si importante par le biais de cette forme artistique?
Autres exemples: les rôles fondateurs d’Expo 67 et des Jeux olympiques de Montréal, résumés en quatre lignes. Ainsi, la torche des Jeux de Montréal est mise en exposition. Cet objet, qui allie forme et fonction, a fait scandale à l’époque et ce sont les Européens qui ont forcé sont adoption. Mais vous ne le saurez pas en visitant Québec en design.
L’amateur de mise en contexte sociale restera donc sur sa faim, surtout dans la section historique.

[Robert Blatter, Commode, vers 1930, pin, placage d'érable, noyer et métal, 113,6x101,7x50,4 cm]

[Paul Boulva pour Artopex, Chaise « Lotus », 1976, polypropylène et acier chromé, 72,5x63x59 cm]

[Morley Smith pour Jacques S. Guillon & Associés Ltée, Maquette du wagon du métro de Montréal, 1963, résine polyester, caoutchouc, acier, bois, vinyle et peinture, 17x79,5x17,3 cm]

[Martin Pernicka pour Leader, Prototype de la visière de hockey « I-Tech », 1984. polycarbonate, 20,3x21,5x13,2 cm]
Ceci étant dit, l’esthétique des objets ne fait aucun doute. Vous ne pourrez pas visiter cette exposition sans trouver quelque chose de beau. On ratisse large, allant du casque de hockey à la tasse, en passant par les affiches, le métro de Montréal et la jaquette d’hôpital. Le nombre des objets est trop important pour en faire la liste complète dans le cadre de ce texte, mais jetez un coup d’oeil au catalogue qui déploie chaque objet sur une page.
D’ailleurs, il vaut la peine de s’arrêter quelques instants sur ce catalogue qui permet, selon moi, de combler ce qui manque dans le travail de mise en exposition. En effet, une des questions que je me suis posée en visitant Québec en design concernait sa place dans un musée consacré aux beaux-arts.
Je concède facilement que le design puisse s’inscrire dans un processus créatif, mais nous sommes loin de l’art pour l’art puisque les objets produits doivent tous répondre à une fonction utilitaire bien définie et sans équivoque. En ce sens, sommes-nous en présence d’art? Cette exposition n’aurait-elle pas trouvé sa place dans un musée comme le Musée de la civilisation?
Quelques pistes de réflexion s’offrent donc dans le catalogue. Dans un court texte qui pose efficacement les jalons du design, Bernard Arcand situe tous ces objets sur un spectre qui irait de la performance à la provocation. Pour le paraphraser, d’une part l’objet doit répondre à sa fonction et d’autre part, il questionne les acquis et revisite la manière de réaliser cette fonction.
La dernière section de l’exposition, Provocation : Le design qui questionne, pose joyeusement cette question. J’en veux pour exemple la Chaise HIH («Honey, I’m Home») qui se déroule comme un tapis rouge avec pantoufles intégrées à l’ensemble, métaphore à peine voilée du rôle traditionnel masculin où il ne manque que le journal, la pipe et le chien.

[Erratum Designers (Frédéric Galliot et Vincent Hauspy), Console «Premier juillet», 2006, pin blanc et couverture matelassée, 80x93,5x28 cm]
Citons encore la Console «Premier Juillet» par Erratum Designers (Frédéric Galliot et Vincent Hauspy) qui est construite sur la base d’une structure légère et d’une toile matelassée, typiquement utilisée lors des déménagements québécois. Dans ces deux cas, est-on encore dans la performance du design, dans l’utilité de l’objet, ou a-t-on quitté ce domaine pour plonger dans celui de la sculpture et de l’installation moderne? Achète-t-on ces objets pour les utiliser ou pour les exposer? Question ouverte.
Mentionnons que le catalogue n’est pas parfait, puisqu’on y trouve cette perle de Bernard Arcand concernant le texte Le design québécois du XXIe siècle :
Enfin, un constat franc et lucide de Sylvie Berkowicz sur les pratiques contemporaines permet de tracer les frontières du design québécois, si tant est qu’une telle démarcation (québécoise) existe vraiment en cette ère où la planète semble rétrécir.
On se calme. On peut être local et international à la fois, québécois et universel. Sinon, est-ce à dire que la création à Barcelone est la même que celle à Montréal? Semblable, peut-être. La même, non.

Mentionnons qu’une oeuvre a été incluse seulement lors de son arrêt à Québec. Il s’agit de Le Salon à Rita, créé par Rita (Karine Corbeil, Stéphane Halmaï-Voisard et Francis Rollin) et composé de contreplaqué et de plexiglas sérigraphiés. On y trouve l’archétype du salon québécois dans des couleurs et des matériaux qui sont tout sauf typés.
Finalement, il convient de signaler que la très grande majorité des objets ont pu entrer dans les collections du Musée grâce à la générosité des designers qui ont fait don de leur oeuvre. Un petit de mot de remerciement de la part de l’ensemble de la collectivité!
Somme toute, une exposition à aller voir, avec le catalogue à la main.
Informations pratiques
- Québec en design. 75 ans de créations issues de la collection du Musée national des beaux-arts du Québec se déroule du 12 novembre 2009 au 18 avril 2010
- Plus de 130 oeuvres sont exposées, couvrant des années 1930 jusqu’à nos jours
- L’exposition est divisée en 10 thématiques :
- Entre tradition et nouveauté : les années d’avant-guerre
- Formes utiles : le design durant la Seconde Guerre mondiale et aux lendemains
- Terre des Hommes : Le design en ébullition
- Les Olympiques : Le design en sursis
- Performance : Le design efficace
- Repousser les limites : Le design technique
- Engagement social : Le design responsable
- Beauté utile : Le design formel
- L’indispensable superflu : Le design décoratif
- Provocation : Le design qui questionne
- Le catalogue de l’exposition est disponible au coût de 19,95$
- Deux conférences ont lieu autour de l’exposition :
- Y a-t-il du design québécois dans la salle ?, par Paul Bourassa, le mercredi 18 novembre à 19h30
- Le design industriel : La fusion de l’art et de la technique, par Michel Dallaire, le 25 novembre à 19h30
- Ateliers pour adulte : Illustration et design, les mardis du 10 novembre au 1er décembre, de 18h30 à 21h00, au coput de 120$ pour la série
- Musée en herbe : Objet de design, les samedis et dimanches, du 7 au 29 novembre, à 13h, 14h15 et 15h30. C’est gratuit !
- Le prix d’entrée est fixé à 15$. Il donne accès à l’ensemble des expositions. Il existe des tarifs réduits.
- Tous les détails sont disponibles sur le site Internet du MNBAQ – à quand le prochain micro-site?

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