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Critiques de Pellan, Pol Turgeon et Figura proposées au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul

Ah, Alfred Pellan! Si on est d’accord avec la notion de génie, le terme pourrait peut-être s’appliquer à cet artiste. Imaginez : l’homme s’est inscrit à l’École des beaux-arts de la ville de Québec alors qu’il n’avait que 14 ans.

Ses talents de peintre se développent rapidement, au point que le futur Musée des beaux-arts du Canada achète l’une de ses peintures alors qu’il n’a pas atteint la majorité. C’est la consécration rapide pour cet adolescent.

Nous sommes dans le Québec des années 1920. Le gouvernement provincial lui accorde la toute première bourse permettant à un Québécois de poursuivre ses études à Paris. Pellan entre dans l’atelier de l’artiste Lucien Simon et il s’inscrit aux beaux-arts. On peut imaginer qu’il se sent comme un poisson dans l’eau. Il baigne dans un Paris où les oeuvres de Picasso, Matisse, Mirò et le langage de Van Gogh règnent en maître. Ce natif de Québec développe sa pratique artistique dans un cadre où l’avant-garde est déjà bien établie.

Il ne faut pas se surprendre que Pellan adopte un langage fragmenté et abstrait dans ses oeuvres. Sa peinture est marquée par un usage audacieux de la couleur. Établi à Paris, sa carrière se déroule bien. Comme plusieurs Canadiens français de l’époque, il s’assimile plutôt bien à sa terre d’accueil. Lorsqu’il expose à l’étranger, il est considéré comme un peintre français, surtout lors de l’événement «Paris Painters of Today» à Washington en 1939. Ses tableaux sont exposés aux côtés des oeuvres de Picasso et Dalì. Il aurait déclaré que son désir était de faire une synthèse entre Picasso, Matisse et les Fauves avec leurs couleurs éclatantes.

Puis, la Seconde Guerre mondiale éclate. En 1940, deux semaines avant l’occupation de la France, Pellan revient au Québec. Il ramène 400 oeuvres dans ses bagages. C’est le choc des cultures, l’arrivée de la modernité parisienne en sol québécois. Les critiques perçoivent ses oeuvres comme un souffle de fraîcheur. Il expose au Musée de la Province (futur MNBAQ) et à l’Art Association of Montreal (futur MBAM).

Dans ses oeuvres, l’artiste crée des constrates importants de couleur. Il utilise de grands pans de couleurs vives comme le rouge, l’orange et le bleu. Il emprunte au cubisme les nombreux points de vue sur des objets réels. Il faut s’attarder quelques secondes devant ses tableau avant que l’oeil ne reconnaisse les personnages car les traits sont déplacés, décalés, hachurés.

Alfred Pellan est l’un des piliers de l’ouverture sur le monde dans le milieu artistique québécois, l’autre étant Borduas et les Automatistes.

Si Borduas est connu pour le Refus Global de 1948, on oublie souvent l’événement Prismes d’Yeux auquel Pellan participe quelques mois auparavant, à la libraire Tranquille à Montréal. Il s’agit d’une exposition qui ne dure qu’une journée. Les artistes veulent réagir à une conception trop limitée de la modernité qui semble les étouffer. C’est la raison pour laquelle ils utilisent l’image du prisme : un peu comme un prisme permet de révéler toutes les couleurs du spectre lumineux, l’exposition se veut un lieu réunissant toutes les tendances, tous les yeux de l’art moderne.

C’est peut-être cette structure ouverte qui a conduit le groupe à sa perte. Moins structurés que les Automatistes, Prisme d’Yeux ne durera que le temps de deux expositions.

Par la suite, l’artiste recevra une nouvelle bourse pour aller en France où il sera l’objet d’une importante rétrospective organisée par le musée d’art moderne de la Ville de Paris. À son retour, il produit beaucoup moins. Il meurt en 1988.

Armés de ces informations, il est plus facile d’apprécier l’exposition Pellan – Retour en Charlevoix proposée au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul (MAC/Paul). Précisons d’abord qu’il ne s’agit pas de l’exposition «permanente» du Musée national des beaux-arts du Québec et qui se promène parfois en région, mais d’une création originale du MAC/Paul.

Le visiteur est accueilli par une citation de Pellan qui situe ce séjour dans son parcours artistique:

J’ai un but bien précis en allant en Charlevoix. J’y allais pour travailler, mais la campagne était si belle et mes hôtes si charmants que les premières semaines s’écoulaient sans que j’aie ouvert ma boîte à couleurs.

Puis, au cours des deux dernières semaines, je passai à l’action et brossai toute une série de petites toiles, des paysages des environs et aussi des portraits de fillettes du voisinage.

C’était là mon projet secret.

Nous sommes en 1941 lorsque l’artiste se déplace dans la campagne charlevoisienne. Il débarque de Paris et, avec son regard frais, il peint les paysages et les habitants de la région. Les prémisses de l’exposition sont extrêmement intéressantes car il s’agit d’une partie de son travail moins connue.

Le corpus des oeuvres de cette période est plutôt restreint, pour ne pas dire mince. Ce ne sont que neuf oeuvres qui portent sur l’été 1941. Le visiteur est accueilli par une gouache appartenant au Musée des beaux-arts de Montréal et intitulée Jeune fille au chapeau fleuri. Il s’agit de l’oeuvre placée sur l’affiche de l’exposition.

Sur un mur proche, quatre autres portraits de jeunes filles datant de la même époque nous attendent: deux huiles sur toile, une encre sur papier et un fusain sur papier. La facture est assez hétéroclite puisque le fusain représente un visage d’enfant tranquille, pour ne pas dire académique, tandis que les huiles sur toile utilisent la couleur avec vivacité.

Dans le même coin, quatre paysages de Charlevoix sont accrochés sur les murs. Tout n’est pas révolutionnaire, mais la richesse des couleurs posées en aplats et agencée dans une figuration relativement conventionnelle est surprenante pour Pellan. À cet égard, la Maison de Charlevoix de la collection Power Corporation est assez sage.

Les panneaux explicatifs ne sont pas nombreux et ils ne soulignent pas assez la place de ce corpus d’oeuvres dans la carrière de l’artiste. En fait, j’ai eu plus d’information dans le communiqué de presse qu’en salle d’exposition. Malgré tout, ne serait-ce que pour comprendre le parcours de l’artiste, ces oeuvres valent le coup d’oeil.

Il ne faut pas s’attendre à ce que cette exposition soit une exploration de la carrière de Pellan en Charlevoix, malheureusement. J’aurais bien aimé que le MAC/Paul pousse plus loin son travail de recherche et réalise ce que seul cet établissement pourrait faire, c’est-à-dire explorer la place de ce coin de pays dans la carrière d’un grand artiste de chez nous. Plutôt, on semble continuer sur la lancée de l’ancienne vocation de l’établissement, soit un centre d’exposition. On espère que les nouveaux souliers ne sont pas trop grands à chausser.

Heureusement que le corpus de 1941 – soit 9 oeuvres – ne constitue pas à lui seul l’exposition car la visite se ferait rondement. Ce sont des sérigraphies de Pellan qui meublent les murs et là, les amoureux de son langage moderne seront ravis. Les couleurs sont riches, contrastées et puissantes.

Plusieurs bestiaires sont présents, ainsi que des exemples des séries Le cirque sacré, Polychromée et Les pères Noëls. Les curieux remarqueront les encres sur papier Zodiaque (1945) et Au bord de la mer (1945) ainsi que les sérigraphies qui en ont été tirées. Idem pour la série Polychromée dont 4 sérigraphies de grand format sont exposées, accompagnées d’une encre.

Il ne faut pas manquer la petite salle arrière dans laquelle se trouvent des costumes dessinés pour La nuit des rois de Shakespeare. La pièce a été montée en 1968 au Théâtre du Nouveau-Monde de Montréal. Sur les murs, des esquisses rappellent le travail de création visuelle réalisé par l’artiste, tant au niveau des costumes qu’en ce qui concerne les décors. Le documentaire Voir Pellan de l’ONF de 1969 est également diffusé.

Si vous aimez le langage de Pellan, vous aimerez cette exposition qui nous propose un corpus intéressant d’oeuvres. Si vous ne connaissez pas l’artiste, la période couverte est assez vaste pour vous donner un aperçu de sa carrière.

Si vous vous déplacez au MAC/Paul pour voir Pellan, ne manquez surtout pas l’exposition Pol Turgeon – Au seuil de l’oeil. Pour ceux qui l’ignoreraient, Pol Turgeon est un illustrateur d’origine québécoise qui travaille sur la scène internationale.

En entrant, la musique de Charmaine Leblanc et Dino Giancola nous accueille et nous accompagne durant tout le parcours. Dans cette salle, le travail de muséographie permet une bonne compréhension de l’oeuvre de l’artiste.

Dans le cadre de cette exposition, l’artiste a rédigé les cartels qui déconstruisent son travail d’illustrateur. Certains projets sont donc décortiqués, étape par étape, avec une description de chacune d’entre elle. Le contexte de production est bien décrit, incluant les contraintes commerciales. L’espace de liberté de l’artiste est bien présenté.

Les personnages dans les images de Turgeon ont souvent un appendice qui sort de leur tête. Qu’il s’agisse d’un appareil mécanisé ou d’un tentacule organique, c’est souvent le moyen par lequel l’artiste exprime les idées qui sortent du corps principal. Aussi, les objets organiques sont souvent décharnés. L’ensemble est placé d’une manière centrale, avec quelques objets alimentant le discours en périphérie.

Somme toute, une exposition découverte qui enrichira l’oeil de tout visiteur. Avis aux intéressés: Pol Turgeon fera une conférence le 12 novembre 2009 à 16h00 dans le nouvel amphithéâtre de la Galerie des arts visuels de l’Université Laval.

Finalement, sur la mezzanine, une douzaine d’oeuvres de portraits appartenant à la collection permanente du MAC/Paul sont exposées. Ne manquez pas Le Masque, une sérigraphie magnifique de Serge Lemoyne datant de 1975 et l’oeuvre Sans titre de Mario Bérubé où le support en contreplaqué crée comme des rides au personnage.

Somme toute, le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul nous offre trois expositions qui valent le déplacement.

Informations pratiques

  • Les expositions Pellan : Retour en Charlevoix et Pol Turgeon – Au seuil de l’oeil sont présentées au Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul jusqu’au 14 février 2010.
  • Figura – Portraits d’une collection est visible jusqu’au 9 mai 2010.
  • Le prix d’admission est fixé à 6$. Il existe des tarifs réduits.
  • Le communiqué de presse concernant les expositions est disponible sur le blogue.
  • Le communiqué de presse concernant la conférence de Pol Turgeon est aussi disponible sur le blogue.
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