(Critique d’exposition) Nu. Moderne. Canadien.
C’est à l’intersection de ces trois sphères que se situe la nouvelle exposition du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). Intitulé Le nu dans l’art moderne canadien 1920-1950, l’événement est proposé jusqu’au 3 janvier 2010 pour ensuite se déplacer vers l’Ouest canadien (Calgary, Winnipeg).

[Mise en scène sous la rotonde qui distribue les deux salles de l'exposition]
Dans la rotonde séparant les deux salles de l’exposition, le visiteur est accueilli par deux sculptures qui agissent comme repères chronologiques. D’une part se trouve Déesse d’Alfred Laliberté (1923), d’autre part Femme accroupie de Charles Daudelin (1947). La période couverte est posée.
Le parcours débute dans la salle 5. Les thèmes sont énoncés sur des panneaux discrets. Quelques lignes nous indiquent le fil conducteur des oeuvres entre elles. Le visiteur vogue entre Se libérer de la tradition, Variations sur le dos et le torse, Le nu en plein air. Dans la salle 6, ce sont les thèmes de La crise de l’image, L’artiste et le modèle, La vie contemporaine et la nudité et En temps de guerre qui ponctuent le parcours.
En toute franchise, ces thèmes m’apparaissent être des constructions muséales un peu artificielles. Je suis un peu bête; il faudrait bien qu’on m’explique ce qui justifie que les gravures sur bois de Cecil Buller se retrouvent dans Se libérer de la tradition plutôt que dans La vie contemporaine et la nudité. Les exemples de ce type sont nombreux.

[Cecil Buller, Je ferai le tour de la ville, et je chercherai dans les rues celui qui est bien-aimé de mon âme, du livre d'artiste Cantique des Cantiques, 1931, gravure sur bois, 24/80, 33x28,3 cm, Don anonyme, Musée national des beaux-arts du Québec, Québec]
Deux thématiques me semblent fonctionner un peu, soit celles qui situent le sujet nu dans la société. La vie contemporaine et la nudité renferme des oeuvres riches en sens, comme Elle était assise sur une colline dominant la ville de Henry George Glyde (1940) ou Descente de croix de Frederick Hagan (1948). À l’aide de la nudité, chacune de ces pièces tient un discours sur la société qui les a produites.

[Henry George Glyde, Elle était assise sur une colline dominant la ville, 1940. Caséine sur panneau de fibre de bois, 31,7 x 48,2 cm. Don de Helen Collinson, 1981. Glenbow Museum, Calgary]
Dans un ordre d’idée similaire, il est difficile de rester indifférent devant le Bain mobile de George Pepper (avant 1944). Produite durant la Seconde Guerre mondiale, la toile illustre des soldats se douchant, au front.
Il me vient à l’esprit Baudelaire qui, dans Le peintre de la vie moderne, décrit ainsi les peintres qui l’intéressent:
[...] or, c’est à la peinture des moeurs du présent que je veux m’attacher aujourd’hui. Le passé est intéressant non seulement par la beauté qu’ont su en extraire les artistes pour qui il était le présent, mais aussi comme passé, pour sa valeur historique.
Il en est de même du présent. Le plaisir que nous retirons de la représentation du présent tient non seulement à la beauté dont il peut être revêtu, mais aussi à sa qualité essentielle de présent.
La modernité, c’est réussir à puiser dans le temps présent son inspiration, et ces deux sections l’illustrent merveilleusement.
Il faut bien admettre qu’une construction thématique permet d’organiser toutes les oeuvres, malgré son caractère purement artificiel. C’est que les tableaux, photographies, gravures, sculptures qui nous sont offerts démontrent par dessus tout l’extrême richesse de l’art canadien. C’est, selon moi, le principal intérêt de cette exposition. Nous sommes dans une explosion des formes artistiques, où le corps humain est utilisé comme objet d’études parmi tant d’autres.
En l’absence d’un fil conducteur solide, il faut se rabattre sur les oeuvres. Dans ce domaine, les amateurs d’art ne seront pas déçus. J’ai quelques coups de coeur, vous aurez certainement les vôtres. Je ne cite que John Lyman, Alfred Pellan, Jean Dallaire, Lilias Torrance Newton… Ouf! Je fournis quelques reproductions que le personnel du Musée m’a gentiment fait parvenir.

[John Lyman, Jeune homme indolent, vers 1922. Huile sur toile, 74 x 91,9 cm. Musée national des beaux-arts du Québec, Québec]

[Alfred Pellan, Nu de femme, vers 1935. Huile sur carton, 24,6 x 20 cm. Achat, Musée national des beaux-arts du Québec, Québec]

[Lilias Torrance Newton, Nu, 1933. Huile sur toile, 203,2 x 91,5 cm. Collection particulière]
Cette exposition possède cependant des lacunes importantes. Selon moi, des thèmes sont récurrents parmi les oeuvres et ils n’ont pas été (assez) exploités.
Un premier thème peu traité est la différence entre le nu, le dévêtu et la pornographie. Cette exposition aurait pu être un beau lieu de réflexion sur ces sujets. Il n’en est presque rien. Vous ne sortirez pas de l’exposition plus éclairés sur le sujet, sinon un seul paragraphe dans La vie contemporaine et la nudité. Où débute la nudité? Pourquoi les femmes en sous-vêtements de Ronald York Wilson (Les Coulisses, 1946) sont-elles incluses nues dans cette exposition? Le lien est faible.
Un autre thème que j’aurai aimé voir mieux exploité est le nu académique. Il me semble que la section L’artiste et le modèle aurait bénéficié d’une véritable pierre d’assise en solidifiant l’académisme. D’ailleurs, quand on s’y arrête, est-ce que toutes les oeuvres de l’exposition ne sont pas à classer dans cette catégorie, comme s’il pouvait y avoir oeuvre sans artiste et son modèle? Mais bon, je digresse. Telle qu’on nous la présente, la modernité joue sur la rupture; encore faudrait-il savoir par rapport à quoi on se distingue. Une belle approche en ce sens aurait pu être l’explication de cette pose qui revient continuellement dans les nus exposés, soit la femme allongée au bras levé.
Plus grave me semble être l’oubli de la censure. Comment traiter du nu dans l’art canadien sans exploiter ce sujet? Cela me semble inconcevable. On me répondra que certains cartels mentionnent la censure dont des oeuvres ont été victime. Justement. Regroupons ces oeuvres ensemble et explorons ce thème. S’il existe un sujet qui s’y prête bien, n’est-ce pas celui de la nudité? Il s’agit, selon moi, de l’occasion ratée la plus importante de cette exposition.
Finalement, les différences entre les artistes francophones et anglophones sont peu abordées. Peut-être est-ce dû au fait que l’exposition voyagera dans l’Ouest et à la présence de deux commissaires? Ici, la société distincte est bien peu soulignée.
En bref, il s’agit d’une exposition comportant certaines oeuvres puissantes. L’organisation de l’exposition selon les thèmes choisis m’apparaît parfois faible et certains sujets auraient pu être mieux abordés. Au bout du compte, il s’agit d’une exposition à voir, ne serait-ce que pour se faire sa propre opinion et me contredire.
Coups de coeur
- Les nus endormis, où les modèles couchés semblent si paisibles (Charles Maillard, Louis Muhlstock, John Lyman, Randolph S. Hewton, etc.)
- Le grand Nu de Lilias Torrance Newton, au pubis luxuriant, aux sandales vertes intrigantes et au visage découpé
- Les couleurs du Suzor-Coté
- La photographie Liberté d’Harold F. Kells de laquelle se dégage une humanité simple et touchante
Coups de pied
- Mais qu’est-ce que c’est que cette couleur saumon qu’on nous a mise dans la salle 6?
- Les thèmes me semblent trop aléatoires
- Le peu de présence de l’art académique et de la censure dans une exposition portant sur la nudité
Informations pratiques
- L’exposition Le nu dans l’art moderne canadien, 1920-1950 se déroule jusqu’au 3 janvier 2010.
- Le coût d’entrée est fixé à 15 dollars. Il existe des tarifs réduits.
- Le catalogue a été imprimé en France, où il sera distribué. On y trouve trois articles scientifiques (Le défi du nu de Michèle Grandbois, Déjouer les conventions de la nudité dans l’art canadien d’Anna Hudson et Une réflexion sur le nu dans la modernité artistique au Canada d’Esther Trépanier) et les reproductions de toutes les oeuvres proposées dans l’exposition. Il est dispendieux (49,95$+tx), mais bon, vous aurez entre les mains un produit italien. On y trouve cette fâcheuse tendance à vouloir accoucher de la modernité au Canada en 1913, ce avec quoi je ne suis pas d’accord, mais bon…
- L’exposition sera proposée au Glenbow Museum of Calgary du 23 février au 25 avril 2010 et à la Winnipeg Art Gallery du 20 mai au 8 août 2010
Je vous propose quelques images supplémentaires de l’exposition, croquées lors de la visite de presse.

[Les commissaires de l'exposition Anna Hudson (gauche) et Michèle Grandbois (droite) s'arrêtent devant Femme sous un arbre de Prudence Heward (1931)]

[Vue sur Souvenirs du passé de John W. Russell (1930)]

[Mise en scène de la salle 5]

[Robert Tait McKenzie, Sphère volante, 1920]

[Toujours dans la salle 5, Nu de couleur de Dorothy Stevens (1932) et Jeune homme indolent de John Lyman (1922) ]

[Aperçu de la salle 6 à la chair saumonée]

[La famille de Robert Roussil (1949)]



Personnellement, j’aime beaucoup les murs saumon. C’est très vivant, et de plus, ça avantage le teint!
Je voudrais ajouter aux informations pratiques que des visites à heure fixe de l’exposition seront offertes gratuitement avec le billet d’entrée, les mercredi à 13h30, 15h00 et 18h30, et les samedi et dimanche à 13h30 et 15h00, à compter du 21 octobre!
[...] * Inauguration cette semaine de la nouvelle exposition du Musée national des beaux-arts du Québec intitulée Le nu dans l’art moderne canadien, 1920-1950. On en parle chez Radio-Canada, Le Soleil, bibi… [...]
Katerie,
As-tu une oeuvre préférée dans l’exposition?
J’ai bien aimé l’exposition, surtout « La descente de la croix » de Hagan, qui n’est pas (malheuresement) entre vos photos. Très bonne exposition!
[...] Le nu dans l'art moderne canadien 1920-1950 au Musée national des beaux-arts du Québec [...]