Marc Gauthier
Mon espace consacré à l'art et à son histoire. Point focal: Québec.
Critique d’exposition: Emporte-moi / Sweep Me Off My Feet, au Musée national des beaux-arts du Québec


[Vue partielle de la salle 4 du Musée national des beaux-arts du Québec]

(Critique d’exposition) En quête de public, tel aurait pu être le titre de la nouvelle exposition inaugurée aujourd’hui au Musée national des beaux-arts du Québec. Si son titre officiel est Emporte-moi / Sweep Me Off My Feet, l’événement demande un effort au visiteur, ce qui nuira probablement à sa popularité.

Ce projet est placé sous le signe de la rencontre. D’abord, ce sont deux institutions qui se sont associées, soit le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) et le Musée d’art contemporain du Val-de-Marne (MAC/VAL). Ayant débutée par une série de visites et d’échanges initiés en 2007, la collaboration entre les deux musées s’est affermie pour aboutir sur ce projet. En ce sens, il n’est pas étonnant qu’Emporte-moi se transporte en France en 2010.

L’idée de la rencontre est aussi au coeur des oeuvres choisies. C’est que l’exposition s’attarde à l’expression d’un sentiment dans l’art contemporain. On veut y présenter l’amour et ses manifestations, cet envoûtement qui transporte, ces papillons dans le ventre qui rendent fébrile. D’où ce titre qui suggère le mouvement, le soulèvement, l’envol.

Dur, dur, de choisir des oeuvres qui rendent compte d’un sentiment. Encore plus difficile lorsque le sujet est aussi intime et aussi puissant que l’amour. Il faut donc saluer le courage des commissaires d’exposition qui ont abordé ce thème de front pour proposer le travail d’une trentaine d’artistes «contemporains».


[François Xavier Courrèges, Another Paradise, 2005, vidéo couleur, sonore, 5 min 30 s, en boucle]

Dur, dur, de vous signaler les forces et les faiblesses d’une telle exposition. Étant liée de si près à l’intimité, la réception des oeuvres variera grandement d’une personne à l’autre. Voir deux perroquets se câliner dans une oeuvre pourra attendrir, faire sourire, émouvoir ou faire hausser des épaules. Regarder et écouter Pipilotti Rist chanter Wicked Games dans Sip My Ocean est à la fois enveloppant, troublant, hypnotique, méditatif et un peu ennuyant.


[Kevin Francis Gray, Kids on a Tomb, 2008, fibre de verre, résine, peinture automobile et bois. Prêt de l'artiste. Avec l'aimable autorisation de la Fondation David Roberts]

Certaines oeuvres offrent un véritable plaisir pour les yeux. Il suffit d’observer Kids on a Tomb de Kevin Francis Gray pour en être convaincu. Dans son installation, l’artiste a représenté deux adolescents amoureux couverts d’un linceul. Il faut s’en approcher pour remarquer que les corps sont décharnés, allusion à peine voilée aux amours tragiques.

En réalité, c’est un voyage vers l’introspection qui est offert dans le cadre de cette exposition et, peut-être, s’agit-il là de son principal écueil.

C’est que le visiteur est invité à vivre en public un sentiment extrêmement personnel, puissamment intime. Saura-t-il s’abandonner? Pourra-t-il laisser tomber ses mécanismes sociaux de défense pour se laisser transporter par les oeuvres?

La réponse appartient à chacun; je crois qu’elle déterminera votre appréciation de l’exposition.

Pour en profiter, il faudra s’abandonner. Il faudra laisser tomber ses appréhensions, sa censure, ses gênes et ouvrir les canaux émotifs.

Il faudra ensuite s’investir. Ainsi, votre patience sera mise à rude épreuve par la quantité phénoménale de vidéos proposées. Elles sont nombreuses, totalisant 4 heures 30 minutes de projection. Il vous sera donc impossible de tout voir, mais qui a besoin de voir Blow Job de Warhol au complet, après tout?

Aussi, il faudra vous questionner sur la démarche entreprise par les artistes dans chacune des oeuvres. Explorant des facettes variées des sentiments humains, chaque oeuvre mérite attention.

Les amateurs d’art contemporain sont habitués de se plonger dans les oeuvres et de s’y abandonner. Ils se frottent aux démarches des artistes, ouvrent leur lecture, explorent.

Les touristes de passage au Musée national des beaux-arts du Québec risquent d’être déstabilisés par cette exposition. La plupart n’étant pas des clients assidus des centres d’artiste ou des galeries d’art, il y a fort à parier qu’ils seront décontenancés.

En ce sens, il faut saluer l’approche du Musée. Notre institution nationale ne tombe pas dans la facilité. On nous propose autre chose qu’un blockbuster où on consomme l’art comme on va chez Wal-Mart. On n’adopte pas non plus l’attitude qui consiste à nous prendre par la main pour nous «expliquer» l’art contemporain; ceci n’est pas L’art contemporain pour les nuls.

Plutôt, on choisit la difficulté. On nous présente des oeuvres riches de sens dans lesquelles la satisfaction sera à la hauteur de l’investissement.

Exposition cherche public. Non-sérieux s’abstenir. Intense, mais sincère. Prière de se présenter sur les Plaines d’Abraham d’ici le 13 décembre 2009. Disponible pour voyage en France en 2010.

Coups de coeur (révélateurs de la psyché de l’auteur de ces lignes!)

  • Ne manquez pas dans le couloir, devant la salle 4, les deux horloges de Felix Gonzalez-Torres qui battent au même rythme sans être accordées
  • La photographie de Marina Abramovic/Ulay est riche en métaphores
  • Claude Closky, dans l’escalier, nous démontre qu’il est difficile d’écouter deux personnes à la fois
  • La Love drug de Carsten Höller réduit l’amour à bien peu de choses
  • Le catalogue de l’exposition est magnifiquement illustré. S’il est pauvre en textes, les oeuvres sont présentées avec des notices adéquates. L’amour ne s’y dit pas, il s’y montre. Un excellent cadeau de Noël si vous visitez l’exposition en couple.

Coups de pied (révélateurs itou)

  • La vague de Thierry Kuntzel me submerge d’ennui
  • La photographie de Pierre et Gilles frôle l’over-exposure
  • No Man Is An Island II n’apporte rien de neuf dans un univers où High School Musical, Eli Stone et Glee ont saturé les ondes de détournements de chansons populaires et où YouTube règne en maître
  • Je ne comprends pas l’anglophilie du MNBAQ. Qu’on ait fait le choix du bilinguisme dans les expositions, soit, mais je vois mal ce que la présence de l’expression anglaise apporte dans le titre que le français ne suffisait pas à exprimer. Quand on pense que cette exposition ne voyagera qu’en France et au Québec…

Détails

  • L’exposition Emporte-moi / Sweep Me Off My Feet est proposée dans les salles 1 et 4 du Musée national des beaux-arts du Québec jusqu’au 13 décembre 2009
  • Le prix d’admission est fixé à 15$. Il existe des tarifs réduits.
  • Site Web de l’exposition

 


[Aperçu du catalogue de l'exposition]

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