
Cet été, le Musée national des beaux-arts du Québec propose au public de la Vieille-Capitale un survol de l’art américain entre les années 1850 et 1950, avec les qualités et les défauts de ce type d’exposition.
Le parcours débute dans la salle 5 du pavillon Gérard-Morisset. La première section est composée de la peinture de paysage, principalement celle qui se réalisait dans la vallée de l’Hudson (Hudson River School). Le tableau qui nous accueille est Étude au coeur de la forêt d’Asher Brown Durand, datant de 1855. Les prémisses sont posées : l’art américain débute par l’exploration du paysage, rendu dans un style académique fortement influencé par Barbizon et La Haye. Notons au passage un très beau Bierstadt intitulé L’Approche de l’orage dont le cadre mauve est particulièrement surprenant.

[John Henry Twachtman, La Mare Hemlock, c.1900, huile sur toile, 75,88 x 63,18 cm, Addison Gallery of American Art]
Vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le traitement des paysages est bouleversé par le travail des Impressionnistes. Dès lors apparaissent des touches plus enlevées où le geste de l’artiste devient visible. Dans L’art américain, cette transformation est manifeste chez John Henry Twachtman dont La Mare Hemlock (c.1900), avec ses tons mauves, n’est pas sans rappeler le travail de Suzor-Coté. Dans un style proche, on remarquera le tableau de Theodore H. Robinson, La Vallée de la Seine (1892), peint à Giverny, lieu de résidence de Monet.

[John Singer Sargent, Val d'Aoste: homme pêchant, c.1907, huile sur toile, 56,52 x 71x76cm, Addison Gallery of American Art]
La prochaine section s’intitule Des artistes célébrés ou, comme je la surnomme, Regardez le nom, pas la peinture. Il s’agit d’oeuvres plutôt mineures d’artistes majeurs, dont Whistler et Cassatt. Il m’apparaît toujours difficile d’expliquer la présence de John Singer Sargent dans les expositions sur l’art américain, lui qui est né en Italie de parents américains et dont la carrière s’est déroulée en quasi-totalité en Europe. Ses séjours américains ont eu lieu après la fermeture de son atelier, à la fin de sa vie.
Il est toujours agréable de voir un pastel de Mary Cassatt, mais convenons que cette section fait fourre-tout. Je tiens à mentionner que selon mon goût purement subjectif, les deux Winslow Homer valent le détour par leur traitement original – oserai-je dire américain? – d’un sujet peu traité en peinture, soit la vie des marins.
La troisième et dernière partie de la salle 5 s’intitule Réalisme et urbanité. Chronologiquement, les oeuvres datent des premières décennies du XXe siècle. On y retrouve une bonne sélection d’artistes issus de l’Ash Can School, un mouvement pictural réaliste qui intégrait les scènes du quotidien newyorkais dans leurs tableaux. Il s’agit d’un mouvement original et typiquement américain, qui se positionne contre les recherches formelles de l’Impressionnisme pour représenter prostituées, ivrognes et autres exclus de la société.
À titre anecdotique, on remarquera le tableau de John Sloan, Dimanche: femmes séchant leurs cheveux, peint en 1912 et donné à l’Addison Gallery avant la mort du peintre, et dont le cartel ne comporte pas la date de décès de l’artiste. L’espace, laissé vide, n’est toujours pas rempli.
La salle 6 frappe par les bonds de géant que l’art américain a vécus à la suite de Cézanne et des deux Guerres mondiales. Je mentionne Cézanne car son influence sur l’apparition de l’abstraction est indéniable. Quiconque en douterait n’aurait qu’à regarder le tableau de Man Ray, Ridgefield (1913), qui combine la géométrie du peintre d’Aix-en-Provence aux couleurs des Fauves. Cette section, intitulée Les Avant-gardes, s’organise à la manière d’un entonnoir, encadré par deux sculptures de femmes assises, dirigeant le regard vers un magnifique Stella placé en fond de salle. Il s’agit, selon moi, d’une véritable réussite muséographique, même si le parcours s’en trouve légèrement perturbé.

[Naum Gabo, Construction linéaire no.2 (Variation no.1), 1950, Perspex et monofilament de nylon, 60,96 x 44,45 cm, Addisson Gallery of American Art]
La modernité est mesurée selon deux mouvements artistiques, soit L’Abstraction géométrique et L’Expressionnisme abstrait. Calder et Pollock marqueront certainement l’imaginaire des visiteurs, l’un avec un grand mobile, l’autre avec une composition enlevée. Cependant, il ne faudrait pas manquer Construction linéaire no.2 (Variation no.1) (1950) de Naum Gabo. Inspiré du Constructivisme, cette oeuvre cherche à mettre de l’avant la rationalité des formes d’une façon élégante.
Malheureusement, Plans tordus (1946) de Laszlo Moholy-Nagy souffre de l’absence de cartel pour expliquer son travail. Sa sculpture en acrylique et en acier est éclairée avec une justesse irréprochable. L’absence d’explications ne met pas en valeur tout le travail que l’artiste réalise sur la lumière, son véritable matériau. Il est donc facile de passer devant l’oeuvre sans s’arrêter pour observer le jeu de la lumière. L’exposition se termine sur un magnifique Frank Stella, East Browdway (1958), qui accompagne Barnett Newman.
L’exposition du Musée est composée entièrement de la collection de l’Addison Gallery of American Art (Massachussetts), fermée jusqu’au printemps 2010 à cause de rénovations. Elle a été montée par l’American Federations of Arts, une organisation ayant fait circuler plus de 1000 expositions depuis sa création.
Ces deux faits sont importants pour bien comprendre ce qui se passe lorsqu’on déambule au Musée. Nous sommes en présence d’une exposition bâtie à partir d’une collection permanente, montée pour la faire circuler. Nous ne sommes pas dans un propos muséal cohérent qui enrichirait la pensée. C’est donc à un survol de l’art américain que le public est convié, avec toutes les qualités et les défauts rattachés à ce mot.
Parmi les avantages, soulignons l’arrivée de peintures qui circulent peu. En effet, faisant partie de la collection permanente de l’Addison Gallery, les oeuvres sont par définition immobiles. Il est donc permis aux visiteurs d’ici de voir des tableaux de Pollock, Homer ou Bierstadt sans avoir à se déplacer au Massachussetts. Quelques oeuvres constituent donc les points forts de l’exposition. Parmi les plus évidentes, soulignons le Frank Stella, que la muséographie en salle 6 met en valeur d’une façon judicieuse. Toujours dans cette salle, le Jackson Pollock et le Calder ne devraient pas laisser indifférents les amateurs d’art abstrait.
Cependant, les faiblesses de ce type d’exposition sont nombreuses et L’art américain les possèdent toutes. D’abord, de très nombreux artistes sont nés ou ont passé une bonne partie de leur carrière artistique en Europe. On peut raisonnablement se demander ce qui est américain dans leur oeuvre. Il aurait pu s’agir d’une belle porte d’entrée pour se demander ce qu’est l’américanité, mais cette exposition mentionne ces faits sans les mettre en relation ensemble.
Ensuite, il aurait été intéressant de mettre en relief ces artistes avec les nôtres, puisque la modernité se manifeste au Québec un peu de la même façon qu’aux États-Unis, même si elle obéit à ses règles propres. Ne cherchez pas de mise en parallèle avec le travail des artistes québécois – bien que nous soyons dans le Musée national des beaux-arts du Québec – vous n’en trouverez pas. Vous devrez faire le travail vous-même, en grimpant un étage et en visitant la salle permanente Tradition et modernité, créant vos propres rapports. Soulignons qu’il aurait été particulièrement pertinent de s’attarder sur la toile Mouettes – Gaspé, peinte en 1938 par Milton Avery dans notre coin de pays.
Finalement, l’absence d’un propos muséal fort gêne l’appréciation des oeuvres présentées devant soi. Si les explications de l’audioguide sont parfois verbeuses, les cartels sont incroyablement peu nombreux. Par exemple, dans la section Expressionnisme abstrait, les artistes suivants ne sont pas accompagnés de texte: Bluemner, Dove, Archipenko, Kline, Baziotes, Hofmann et Gottlieb. Seuls Jackson Pollock et David Smith ont droit à cet égard. C’est donc dire que le visiteur est laissé à la seule considération esthétique pour apprécier les oeuvres. S’il n’y a rien de mal dans cette approche, elle est souvent enrichie par des informations complémentaires sur le contexte ou l’impact de l’oeuvre ou de l’artiste.
Ces quelques critiques mettent en relief le principal défaut de ce type d’exposition. En se basant sur la collection d’une institution, le visiteur est confronté à un survol des artistes ayant participé à l’apparition de la modernité en Amérique. Or, la visite se fait de la même manière qu’on lirait un dictionnaire sur l’art américain, soit une suite de noms importants accompagnés de quelques illustrations.
Où sont les réflexions sur le lien avec l’Europe, sur la définition de la modernité, voire sur l’utilisation du terme maturité dans le titre, ou le parallèle avec la peinture québécoise? C’est avec un haussement d’épaules que le spectateur quittera la salle de l’exposition, heureux d’avoir connu des artistes qui lui étaient peut-être inconnus, content d’avoir vu des oeuvres peu connues d’artistes célèbres, mais sans connaître les périodes charnières de l’art américain (pauvre Armory Show, si peu présent) et ses artistes incontournables.
Selon moi, L’art américain, de 1850 à 1950. L’époque de la maturité constitue une exposition sans profondeur, mais qui permet de voir quelques oeuvres intéressantes d’artistes majeurs.
Si vous devez choisir entre cette exposition ou Femmes artistes. La conquête d’un espace : 1900-1965, je vous conseille vivement de consacrer vos énergies aux femmes. Si on annonce un été américain au Musée, ce sont les femmes qui le dominent largement cette saison.
- INFORMATIONS PRATIQUES -
* L’exposition L’art américain, de 1850 à 1950. L’époque de la maturité est proposée au Musée national des beaux-arts du Québec du 21 mai au 7 septembre 2009. [détails]
* Le coût général d’admission est de 15 dollars. Il existe des tarifs réduits. [détails]
* Un audioguide est offert au coût de 5 dollars. Je le recommande.
* Un conférence est proposée dans le cadre de cette exposition. Offerte par François-Marc Gagnon, historien de l’art très connu du Québec, elle devrait dresser un parallèle entre Pollock et Riopelle. Rendez-vous le samedi 13 juin à 14 heures. [détails]
* Trois films sont projetés dans le cadre de l’exposition, mettant l’accent sur Pollock, Calder et le Gilded Age + Mary Cassatt. [détails]
* Un concours est organisé, permettant de gagner un voyage à New York. [détails]
* Pour les familles, le Musée en herbe offre gratuitement aux enfants d’apprivoiser La ligne et l’espace les après-midis de fin de semaine. [détails]


[...] Plus de 80 personnes ont assisté hier à la conférence donnée par François-Marc Gagnon au Musée national des beaux-arts du Québec. Intitulé «Pollock/Riopelle – Destins croisés», l’événement était proposé dans le cadre de l’exposition estivale sur l’art américain où le tableau Phosphorescence est exposé. [ma critique de l'exposition] [...]