
[Vue générale de la seconde salle de l'exposition Ingres et les modernes au Musée national des beaux-arts du Québec]
L’exposition Ingres et les modernes devrait satisfaire un large public. Il est à espérer que les habitants de la ville de Québec réserveront un accueil enthousiaste à un événement de qualité se déroulant sur leur territoire.
Ingres et les modernes, c’est d’abord un peintre qui constitue l’épine dorsale de l’exposition. Jean Auguste Dominique Ingres a principalement oeuvré dans la première moitié du XIXe siècle, entre 1800 et 1865. Si l’artiste vous est inconnu, ses tableaux vous sont certainement familiers. Trois d’entre eux font partie du musée imaginaire de l’humanité: Le Bain turc (1862), la Grande Odalisque (1814) et La Baigneuse Valpinçon (1808).

[Jean Auguste Dominique Ingres, Le Bain turc, 1862, huile sur toile marouflée sur bois, d. 108 cm, Musée du Louvre, Don de la Société des amis du Louvre, avec le concours de Maurice Fenaille, 1911. (c) RMN/Erich Lessing]

[Jean Auguste Dominique Ingres, La Grande Odalisque, 1814, huile sur toile, 91x162 cm, Musée du Louvre. Source: wikipedia.org]

[Jean Auguste Dominique Ingres, La Grande Baigneuse, dite La Baigneuse de Valpinçon, 1808, Musée du Louvre. Source: wikipedia.org]
Courez au Musée pour observer de vos propres yeux Le Bain turc. Ce chef-d’oeuvre constitue un prêt exceptionnel accordé par le Musée du Louvre au Musée national des beaux-arts du Québec. Il s’agit de son premier voyage en Amérique du Nord, rien de moins!

[Vidéo tournée le 22 août 2008 dans la salle consacrée à Ingres au Musée du Louvre, tôt le matin pour avoir un peu d'intimité avec les oeuvres]
Pensez-y quelques instants: les foules se pressent devant ce tableau à Paris et il est exposé sous vos yeux, en toute simplicité, dans le fond des salles consacrées à l’exposition. Vous aurez l’occasion de vous en approcher, de le détailler, de vous laisser absorber par l’atmosphère qui s’en dégage, le tout dans une ambiance quasi-intime, comme si vous étiez au Louvre. Ne serait-ce que pour se rapprocher de l’authenticité de l’oeuvre, la visite constitue déjà un succès. Cependant, le bonheur de cette exposition ne s’arrête pas là.
C’est que les tableaux importants se multiplient. Ingres ayant connu le succès de son vivant, on lui a commandé de nombreux tableaux tirés de son chef-d’oeuvre, dont les baigneuses constituent un bel exemple. Mais son travail ne s’est pas limité aux déclinaisons de ce tableau. L’exposition permet de saisir le talent de portraitiste du peintre avec plusieurs portraits importants, dont Madame de Senonnes (1814). S’arrêter quelques instants devant ce tableau devient étourdissant tant le regard se promène, sollicité par la richesse des détails et l’emploi de couleurs chaudes.

[Jean Auguste Dominique Ingres, Madame de Senonnes, 1814, huile sur toile, Musée des beaux-arts de Nantes]
Et les exemples se multiplient avec peintures, esquisses, dessins. Pas moins de 26 oeuvres sont accrochées sur les panneaux centraux de la salle. Ne serait-ce que pour avoir un aperçu du grand talent de Jean Auguste Dominique Ingres, la visite de cette exposition mérite le déplacement.
Or, l’originalité de l’exposition continue avec le second volet consacré aux modernes. L’oeuvre du peintre constitue donc le point de départ pour un dialogue avec des oeuvres plus proches de notre réalité.
Cette idée a germé suite à la publication du livre « Ingres : Regards croisés », publié en 2006. Les auteurs Jean-Pierre Cuzin et Dimitri Salmon étant commissaires de l’exposition, on peut exprimer l’idée qu’il s’agit d’une matérialisation de leurs théories telles qu’elles sont exprimées dans cet ouvrage.
Dans cette monographie, la correspondance entre Ingres et les autres artistes est explorée. D’abord, ses inspirations sont décrites, incluant ses influences nombreuses parmi lesquelles on compte David et Raphaël. Ensuite, son statut comme chef d’atelier et son influence auprès de ses élèves est explicitée. Les auteurs tentent de nuancer l’opposition que l’histoire de l’art a construite entre les Impressionnistes et les peintres dits « pompiers ». L’influence d’Ingres sur des artistes comme Degas, Pissarro, Cézanne et Seurat est illustrée à l’aide d’oeuvres clairement inspirées de ses réalisations. Les auteurs se questionnent quant à sa possible paternité du cubisme à cause du face à face orchestré par le Louvre entre l’Odalisque d’Ingres et l’Olympia de Manet et son impact sur Braque [Cuzin & Salmon, p. 151].
Le dernier chapitre de ce livre sert de support à la confrontation ayant lieu à Québec. Puisque les oeuvres du peintre étaient devenues des lieux communs dans les années 1960, les artistes contemporains se sont emparé de certaines images ingresques pour les remodeler. Ces oeuvres sont donc présentées devant les tableaux du peintre, dans un face à face parfois subjectif, souvent juste, toujours intéressant.

[Michelangelo Pistoletto, Le bain turc d'après Ingres, 1962, sérigraphie sur acier poli, 70x100 cm, collection particulière; cette image réfléchit Le Bain Turc, placé à proximité]
Ainsi, Le bain turc d’après Ingres reprend la pose d’une baigneuse et lui adjoint un attribut typique des années 1960, c’est-à-dire une guitare acoustique. Mieux, l’image est reproduite sur une surface réfléchissante, ce qui invite « ses spectateurs et leur environnement commun à pénétrer l’espace ambigu » [Cuzin & Salmon, p. 182]. Dans plusieurs oeuvres, les exemples de citation directe sont nombreux et faciles à comprendre.
Évidemment, à partir du moment où l’on s’éloigne de la citation directe, le lien se relâche et la part subjective de l’interprétation est plus grande. Cependant, le malaise n’est jamais assez grand pour gâcher la visite.

[Man Ray, Le Violon d’Ingres, 1924, tirage d’exposition argentique d’après le négatif original, Centre Pompidou, Paris, Musée d’art moderne (centre de création industrielle)]
D’autres points moins bien réussis peuvent également être signalés. Par exemple, l’organisation de la visite se fait selon un ordre difficile à suivre car indiqué trop discrètement. Aussi, les informations permettant au public québécois d’apprécier l’oeuvre d’Ingres sont peu nombreuses. Il m’apparaît toujours important de fournir le plus de clés de lecture possibles au visiteur pour lui permettre comprendre l’exposition, sans pour autant l’assomer. Ici, nous semblons avoir péché un peu vers la légèreté. Il appert que la location de l’audio-guide s’avèrera essentielle à quiconque voudra saisir la richesse du dialogue proposé.
Surtout, l’exiguïté des salles force une certaine contraction des pièces. Ainsi, tant qu’à réaliser un tirage moderne de la photographie de Man Ray, pourquoi ne pas avoir osé (en la surdimensionnant?) et lui avoir offert un meilleur emplacement que le fond de la salle, à côté de la sortie d’urgence? Aussi, la pauvre installation Revolver de Robert Rauschenberg fait pitié, dans son racoin qui ne la met pas en valeur. L’objet semble avoir encombré.
Parmi les pièces que les historiens de l’art ne voudront pas manquer, signalons deux études pour Le Bain turc. La première montre le tableau carré tel qu’il était construit avant sa modification vers sa forme ronde actuelle et l’ajout d’un personnage. La seconde représente La Femme à trois bras et illustre le changement de pose que le peintre a imposé à l’une des baigneuses, expliquant la forme peu naturelle de son sein dans le tableau final.
À titre de curiosité, le violon sur lequel Ingres jouait et qui a donné son nom à l’expression accueille les visiteurs.
Somme toute, une exposition qui s’impose comme un moment fort dans la programmation du Musée national des beaux-art du Québec. Ne manquez pas cette occasion de voir des tableaux importants et un dialogue avec des artistes contemporains.
- INFORMATIONS PRATIQUES -
- L’exposition Ingres et les modernes est présentée au Musée national des beaux-arts du Québec du 5 février au 31 mai 2009. L’horaire et les informations pratiques sont disponibles sur le site du Musée.
- Le prix régulier pour une entrée est 15 dollars. Le Musée offre certains rabais à certains groupes. Vous aurez accès à Zao Wou-Ki et C’est arrivé près de chez vous avec votre billet, ainsi qu’aux expositions permanentes.
- LECTURE SUGGÉRÉE -

Puisque je n’ai pas encore eu la chance de mettre la main sur le catalogue, je vous recommande de vous procurer Ingres: regards croisés rédigé par Jean-Pierre Cuzin et Dimitri Salmon.
L’insertion du peintre dans divers courants artistiques est fascinante, même si elle semble parfois tirer l’élastique au maximum de sa capacité. Les illustrations sont nombreuses et de bonne qualité. Un plaisir qui se laisse dévorer!
Détails: éditeur Mengès / Réunion des musées nationaux, ISBN #13: 978-2844591296. Si vous êtes à Montréal, commandez-le à la Librairie du Square et saluez Françoise de ma part!



Tres tres bonne critique.