Aug 3rd, 2008
Critique: La Vraie Vie. Ron Mueck. Guy Ben-Ner à l’Espace Shawinigan (Musée des beaux-arts du Canada)
L’exposition La Vraie Vie. Ron Mueck. Guy Ben-Ner possède un titre trompeur. En effet, si les œuvres des deux artistes semblent intimes, elles débordent du cadre personnel pour pénétrer dans la sphère collective en se présentant aux spectateurs d’une façon dénudée. Puisant dans leur vie immédiate - les filles des deux hommes ont servi d’inspiration et leur présence habite certaines réalisations de leur père – Mueck et Ben-Ner nous introduisent dans un quotidien transmuté. [détails sur l'exposition]
La première salle est consacrée à Ron Mueck. La sélection de six sculptures proposées dans le cadre de cette exposition se concentre aux moments de passage que sont la vie et la mort. Bébés, vieillards et femme alitée sont les sujets traités. La technique de l’artiste consiste à rendre l’expression de ses personnages à l’aide d’un réalisme troublant. En opérant de cette façon, il devient possible de pénétrer leur psychologie au moment figuré.
Mieux connu pour ses sculptures réalistes surdimensionnées, Mueck réalise également des œuvres aux dimensions plus petites. Ce changement dans l’échelle de la représentation entraîne une modification dans la réception de ses personnages selon leur taille. Ainsi, les œuvres plus grandes créent de l’inquiétude, de l’étrangeté et du malaise. Le sculpteur, conscient de cet effet, utilise des techniques pour fausser le jeu et augmenter la gêne du spectateur.

Figure 1. Ron Mueck. Une fille. 2006. Musée des beaux-arts du Canada.
La sculpture Une Fille (2006) [fig. 1] illustre à merveille cette manipulation du sujet pour embarrasser le spectateur. L’œuvre représente une jeune fille naissante. Peau boursouflée et recouverte de placenta rouge, yeux mi-clos, corps étiré, cordon ombilical : tous les signes tendent à identifier un nouveau-né. Les détails réalistes sont reproduits à l’aide d’une technique experte : peau luisante à certains endroits, veines sous-cutanées visibles, cordon bleuté, chair qui tombe, cheveux qui s’assimilent au duvet de la naissance, etc.
Quiconque aura vu un enfant âgé de quelques minutes remarquera rapidement que cette jeune fille n’adopte pas une pose normale pour un nouveau-né. Ainsi, les bras sont allongés le long du corps alors qu’ils devraient se replier sur la poitrine ou vers le visage. Les mains sont refermées en poings bien solides. De plus, la tête est propulsée au bout du corps, le menton semblant tirer la petite personne vers l’avant.
Dans cette sculpture créée à partir de plusieurs images d’enfant – dont celles de sa fille – Mueck veut mettre l’accent sur l’aspect ingrat de la naissance. À ce réalisme, il adjoint un souffle psychologique. Le personnage possède une force de caractère qui s’affirme. Le monde appartiendra bientôt à cette jeune fille qui est prête à s’y avancer.

Figure 2. Ron Mueck. Tête d’un bébé. 2003. Musée des beaux-arts du Canada.
Ce dualisme entre réalisme extérieur et psychologie s’exprime également dans Tête d’un bébé (2003) (fig. 2) créé à la même époque. La sculpture représente la tête d’un enfant. À son faciès, il pourrait s’agir du même bébé que celui de Une Fille. Si le premier exultait volonté de vivre et détermination, un sentiment menaçant se dégage de cette Tête. L’absence d’expression sur le visage joue avec notre inexpérience à décoder un minois de bébé de telle taille. Que signifient ces yeux mi-clos? En changeant l’échelle, Mueck transforme notre perception. L’enfant semble nous surveiller, tel un Big Brother en couches. En procédant ainsi, l’artiste réussit à souligner l’emprise psychologique qu’un nouveau-né exerce sur la maisonnée dans laquelle il arrive.
L’augmentation des dimensions des personnages fonctionne à son meilleur lorsqu’il s’agit de susciter un sentiment d’inquiétante étrangeté. Quand le sculpteur tente de créer chez le spectateur de la compassion, le changement d’échelle rend ce travail plus ardu. La sculpture Au lit (2005) illustre cette difficulté. Cette sculpture représente une femme alitée, au regard perdu dans ses pensées, les yeux rougis, la main droite délicatement posée sur le côté de son visage. Mueck a voulu matérialiser un sujet plein de mélancolie dans cette œuvre. Le désir d’apporter un soutien à cette femme est obstrué par sa dimension extraordinaire : qui possède les bras assez grands pour les passer autour des épaules de cette personne?
L’expression de la compassion et l’envie de réconforter sont grandement facilitées lorsque Mueck utilise des sculptures aux tailles réduites pour traduire ces sentiments. Ainsi, le visiteur est porté à caresser la Vieille Femme au lit (2000) [fig. 3]. Dans cette œuvre de petite dimension, le sujet est une vieille femme aux cheveux gris, alitée dans ce qui semble être un lit d’hôpital. La tête et les mains repliées sont les seules parties du personnage qui sont visibles. Bouche ouverte, traits creusés, mains veineuses : tous les signes indiquent une vieille femme s’échappant de sa douleur quotidienne dans un sommeil peu reposant. Sa position fœtale vient accentuer le sentiment de repli sur soi associé à une grande souffrance. Ici, la petite taille du personnage invite le spectateur à tendre la main pour apporter du réconfort.

Figure 3. Ron Mueck. Vieille femme au lit. 2000. Musée des beaux-arts du Canada.
Un sentiment similaire se dégage de Femme assise (1999) mais d’une façon moins prononcée. Représentant une vieille femme assise, les avant-bras posés sur les cuisses, l’œuvre de petite dimension invite le visiteur à se questionner sur l’histoire de ce personnage. Cette sculpture est surtout remarquable par sa technique réaliste, tout comme Mère et enfant (2001-2003). Dans cette dernière œuvre aux dimensions réduites, l’attention au détail est étonnante. La sculpture illustre une femme qui vient d’accoucher, son nouveau-né placé sur son ventre encore gonflé, le cordon ombilical reliant les deux êtres. La rudesse associée à l’enfantement est soulignée par la sueur se reflétant sur la lèvre supérieure de la mère et les jointures exsangues suite à l’effort. Le liquide amniotique s’écoule sur les côtés de la bedaine où l’enfant est posé. Ce dernier est luisant comme un ver. Le cordon ombilical plonge dans le vagin de la mère, comme un pendant anatomique de L’Origine du monde de Courbet. Ici, la sexualisation des organes génitaux féminins a fait place à la maternité dans son aspect le plus biologique. La psychologie des personnages est faiblement exprimée, si ce n’est dans la fatigue apparente de la mère.
La sélection de six œuvres de Ron Mueck est trop peu importante pour se plonger en profondeur dans le corpus de cet artiste. Malgré tout, ses sculptures révèlent un talent qui transforme ses motifs au-delà de l’aspect dimensionnel évident. L’introduction de composantes psychologiques permet d’accentuer certaines caractéristiques intrinsèques aux dimensions choisies sans trop les souligner. Il s’agit d’un jeu en finesse qui se révèle après examen attentif d’œuvres traitant des limites de la vie que sont la naissance et de la mort.
Le travail de Guy Ben-Ner poursuit cette exploration d’un quotidien transmuté par l’art. Au fil d’installations vidéo et de quelques dessins, l’artiste d’origine israélienne détourne les codes domestiques. Il cherche ainsi à échapper au confinement de la vie familiale en utilisant un humour parodique et déjanté à la Buster Keaton.
Le visiteur est accueilli par Trousse pour maison dans un arbre (2005) [fig. 4], une installation vidéo accompagnée d’une immense sculpture représentant un arbre. Conçue pour la Biennale de Venise, cette œuvre détonne par rapport aux autres à cause de son côté léché. Tant la technique utilisée pour la vidéo que la sculpture possèdent un fini qui éloigne de la vraie vie, le thème de l’exposition. Malgré tout, ou peut-être à cause de cela, il s’agit d’une œuvre complète qui se comprend par elle-même, pour ne pas dire qu’elle est universelle. Un homme échoue sur une île déserte où se trouve un seul arbre. Utilisant les ressources fournies par son nouveau milieu, il recrée son environnement usuel: chaise, table, lit. À la fin, il coupe les liens l’unissant à son ancienne vie en donnant un second souffle à l’image de sa famille. Séparé de son passé, l’homme s’est doté d’un nouvel univers à l’aide des moyens mis à sa disposition.

Figure 4. Guy Ben-Ner. Trousse de cabane dans un arbre [image tirée de la vidéo]. 2005. Musée des beaux-arts du Canada.
Le quotidien transformé est nettement plus explicite dans Beauté volée (2007). Réalisé sur plusieurs années, ce film met en vedette la famille de l’artiste : son fils Amir, sa fille Elia et sa femme Nava. L’action se déroule dans la cuisine, la salle à coucher, le salon et les autres pièces de la résidence familiale. Seul hic : le décor est planté dans un magasin IKEA métamorphosé en espace personnel par la famille Ben-Ner, avec clientèle et vignettes de prix en prime. On assiste dès lors à une discussion sur l’origine de la propriété entre un père et son fils en pyjama dans un cadre artificiel duquel pendent des étiquettes rouges et dans lequel se promènent des clients au gros sac jaune. L’effet est réussi et il permet de mettre en évidence la différence entre les espaces privé et public ainsi que des arguments sur l’hypocrisie entourant la notion de bien personnel. Les enfants de l’artiste sont criants de vérité et de sincérité. Jamais ils ne sont représentés en train de briser la magie de l’illusion créée par leur père.
Amir et Elia demeurent très présents dans tous les films de Ben-Ner. Dans Garçon sauvage (2004) [fig. 5], Ben-Ner rend un hommage à L’Enfant Sauvage (1970) de François Truffaut dans lequel un docteur fait l’éducation d’un enfant-loup retrouvé dans la forêt. Ici, l’artiste transforme son fils en enfant-loup et lui fait dire « Maman » comme premier mot tout en multipliant les clins d’œil à Buster Keaton. Le tout se déroule dans une cuisine new-yorkaise dans laquelle il a construit une vallée en bois contre-plaqué recouvert de tapis vert et peuplé de lapins.

Figure 5. Guy Ben-Ner. Garçon sauvage [image tirée de la vidéo]. 2004. Postmasters Gallery, New York.
Dans Île de Berkeley (1999) [fig. 6], Ben-Ner s’échoue sur une île déserte… dans sa cuisine. Constituée d’un tas de sable et d’un faux palmier, il joue au Robinson Crusoé entouré de son comptoir, de son réfrigérateur et de son eau de source prête à couler. Occasionnellement, sa fille pénètre dans le champ de la caméra. Cette irruption du quotidien dans l’univers de l’artiste fait le charme du film qui, autrement, dérape. On a ainsi droit au spectacle des fesses de Ben-Ner propulsant frénétiquement son bassin dans le sable de l’île dans un mouvement lubrique et un interminable boogie-woogie interprété par son pénis affublé d’une paire d’yeux.

Figure 6. Guy Ben-Ner. Île de Berkeley [image tirée de la vidéo]. 1999. Postmasters Gallery, New York.
La famille semble avoir pris plaisir à travailler ensemble. Dans Je te le donnerais si je le pouvais mais je l’ai emprunté (2006), l’artiste prend position par rapport à l’art. Pour visionner la vidéo, le spectateur doit s’asseoir sur un vélo stationnaire et faire aller ses mollets. Le film se met dès lors en marche, au rythme des coups de pédale. Il est donc possible d’accélérer, de ralentir ou de reculer son visionnement. L’action se déroule dans un musée dans lequel sont placées plusieurs œuvres à thématique cycliste. On trouve Tête de taureau (1942) de Picasso, composé d’une selle en cuir et d’un guidon de métal ainsi que Roue de bicyclette (1913) de Duchamp. Aidé par ses enfants et un gardien de musée endormi, Ben-Ner recrée un vélo complet à partir de ses pièces et va faire une promenade dans la campagne.
Je te le donnerais révèle le faux quotidien qui prend une emprise de plus en plus importante dans ses œuvres. Au début, l’artiste semble avoir travaillé seul. Lorsque ses enfants pénètrent dans ses films, il s’agit d’un événement non planifié mais prévisible, comme dans Île de Berkeley. Au fil des ans, les histoires sont devenues plus construites et plus élaborées, intégrant volontairement sa famille. Les limites entre le public et le privé s’estompent.

Figure 7. Guy Ben-Ner. Elia – L’histoire d’une petite autruche [image tirée de la vidéo]. 2003. 21C Museum Foundation, Louisville, Kentucky.
Cet aspect de l’œuvre de Ben-Ner est encore plus évident dans Elia – L’histoire d’une petite autruche (2003) [fig. 7]. Dans ce faux documentaire, la famille costumée en autruche parcourt un parc de Brooklyn selon les normes du film animalier. Avec une narration qui crée de l’anthropomorphisme pour des humains déguisés en animaux, l’œuvre soulève les questions inhérentes à la limite entre la fiction et la réalité, entre le réel et l’apparence du réel. Puisque les pattes des autruches ressemblent à des jambes humaines à l’envers, le film a été entièrement filmé à reculons pour donner l’impression que les grands oiseaux avançaient. Hautement chorégraphié, ce film s’éloigne donc de La Vraie Vie et du quotidien.
En conclusion, tant les œuvres de Ron Mueck que celles de Guy Ben-Ner traitent d’aspects du quotidien modifiés par la vision de l’artiste. Le premier s’intéresse aux limites de la vie qu’il insuffle de caractéristiques psychologiques qui vont au-delà de la représentation réaliste des personnages. Le second a intégré sa pratique artistique dans sa vie familiale, créant du même coup une famille d’artistes qui est maintenant partie prenante de ses œuvres. Dans les deux cas, les visiteurs à la recherche de la vraie vie ne devraient pas se laisser tromper par ce titre faussement réducteur; ils ont plus de chance de croiser le quotidien dans un centre commercial qu’à l’Espace Shawinigan.
Informations pratiques:
* L’exposition se déroule à l’Espace Shawinigan de la Cité de l’Énergie. Elle est organisée par le Musée des beaux-arts du Canada. [localisation sur Google Maps]
* Horaire
21 juin - 1 septembre tous les jours : 10h à 18h
2 septembre - 28 septembre du mardi au dimanche : 10h à 17h
* Tarifs
Adultes : 15$
Ainés (65 ans et +) : 14$
Étudiants (13 ans et plus) : 13$
Enfants (6 à 12 ans) : 8$
Enfants (5 ans et -) : Gratuit
Amis du Musée des beaux-arts : Gratuit
Familles (max. 2 adultes + 2 enfants) : 30$
Informations sur les photographies:
1. Mueck, Ron. Une fille. 2006. Technique mixte. 111 x 135 x 501 cm. Musée des beaux-arts du Canada (photo tirée de Wikipedia, mai 2008, Ron Mueck, [en ligne], <http://en.wikipedia.org/wiki/Ron_Mueck>, (page consultée le 3 août 2008)).
2. Mueck, Ron. Tête d’un bébé. 2003. Technique mixte. 254 x 219 x 238 cm. Musée des beaux-arts du Canada (photo tirée de Cybermuse, 2008, Ron Mueck – Tête d’un bébé, [en ligne], < http://gallery.ca/cybermuse/search/artwork_f.jsp?mkey=101010>, (page consultée le 3 août 2008)).
3. Mueck, Ron. Vieille femme au lit. 2000. Technique mixte. 24 x 95 x 56 cm. Musée des beaux-arts du Canada (photo tirée de Cybermuse, 2008, Ron Mueck – Sans titre (Vieille femme au lit), [en ligne], <http://gallery.ca/cybermuse/search/artwork_f.jsp?mkey=96877>, (page consultée le 3 août 2008)).
4. Ben-Ner, Guy. Trousse de cabane dans un arbre. 2005. Projection vidéo à canal unique (10 min), construction en bois, matelas avec couverture sérigraphiée. Dimensions variables. Musée des beaux-arts du Canada (photo tirée de The Center for Contemporary Art (Tel Aviv), Treehouse Kit 2005 Visuals – Video Still 1, [en ligne], < http://www.cca.org.il/guy-ben-ner/>, (page consultée le 3 août 2008)).
5. Ben-Ner, Guy. Garçon sauvage. 2004. Projection vidéo à canal unique (17 min), bois, tapis. Dimensions variables. Postmasters Gallery (New York) (photo tirée de The Center for Contemporary Art (Tel Aviv), Earlier Works – Wild Boy 2004, [en ligne], < http://www.cca.org.il/guy-ben-ner/>, (page consultée le 3 août 2008)).
6. Ben-Ner, Guy. Île de Berkeley. Vidéo à canal unique sur moniteur (22 min 30 s). Postmasters Gallery (New York) (photo tirée de The Center for Contemporary Art (Tel Aviv), Earlier Works – Berkeleys Island 1999, [en ligne], < http://www.cca.org.il/guy-ben-ner/>, (page consultée le 3 août 2008)).
7. Ben-Ner, Guy. Elia – L’histoire d’une petite autruche. Projection vidéo à canal unique (22 min 30 s), technique mixte. Dimensions variables. 21C Mueum Foundation, Louisville (Kentucky) (photo tirée de The Center for Contemporary Art (Tel Aviv), Earlier Works – Elia 2003, [en ligne], < http://www.cca.org.il/guy-ben-ner/>, (page consultée le 3 août 2008)).
Pour en savoir plus:
* Jérôme Delgado. « Exposition – Réalités et autres films ». Le Devoir, 27 juin 2008, http://www.ledevoir.com/2008/06/27/195508.html
* Jonathan Shaughnessy. Real Life – La Vraie Vie : Guy Ben-Ner, Ron Mueck. Catalogue d’exposition (Shawinigan, Espace Shawinigan, 21 juin – 28 septembre 2008). Ottawa, Musée des beaux-arts du Canada, 2008, 26 p.


