Mar 17th, 2008
5 clefs pour comprendre une photo d’actualité
Présentation de la photographie
Le 12 mars 2008, une photographie de Reuters a fait le tour du monde. Placée sur le blogue photographique de l’agence de presse, elle a été prise par Luis Vasconcelos lors de manifestations au Brésil.
La photographie, qui ne peut être reproduite ici, peut être vue sur le blogue de Reuters.
On y aperçoit une femme autochtone tenant son enfant nu dans les bras. Elle semble terrifiée. Derrière elle se trouve une rangée de soldats camouflés derrière leurs boucliers anti-émeute.
Dans les lignes qui suivent, je vais tenter mettre en relief cinq éléments qui contribuent, selon moi, à affirmer la puissance de cette photographie. Dans ce dessein, je vais réaliser des comparaisons avec des oeuvres d’art célèbres qui partagent certaines caractéristiques formelles.
1. Lignes verticales
Les lignes verticales sont nombreuses dans la photographie de Vasconcelos. On les retrouve principalement sur les boucliers des policiers, certes, mais également dans leurs jambes. Ce foisonnement de lignes contribue à instaurer une stabilité à l’ensemble du motif. En d’autres termes, ces lignes structurent l’image.

À ce sujet, on peut faire un parallèle avec Les Lances de Velasquez. Ce tableau, qui illustre la reddition des hollandais face aux forces espagnoles, souligne d’une façon importante la puissance militaire de ces derniers grâce au foisonnement de lances présentes dans le second plan. La régularité des lances structure la partie droite du tableau et donne de l’aplomb aux forces victorieuses.

[La reddition de Breda, ou Les Lances, Diego Velasquez, 1634-1635, 307,5 x 370,5 cm, Madrid, Musée du Prado]
2. Diagonales
Si la verticale domine dans la photographie, elle n’est n’est pas uniforme. En fait, elle se déploie légèrement vers la gauche pour tendre vers une diagonale. Ce faisant, elle crée un mouvement que soulignent les jambes des policiers dans cette partie de l’image.
Ici encore, on peut faire un parallèle avec certains tableaux, ceux de Rubens en particulier. Le peintre Rubens dans Les Horreurs de la Guerre utilise la diagonale pour créer un effet dynamique. Ces lignes qui vont en fléchissant accélèrent le mouvement et créent une tension vive: la force est en mouvement.

[Les Horreurs de la Guerre, Pierre-Paul Rubens, 1638, 206 x 342, Florence, Palazzo Pitti]
3. Couleur
Le sol est brun, les policiers sont en gris et en noir, le ciel est blanc. Seule la femme et son enfant forment une touche de couleur. Sa jupe orange attire le regard; c’est le point d’arrivée dans la photographie, celui à partir duquel l’ensemble s’organise, un peu à la manière du drapeau rouge dans La Liberté guidant le peuple de Delacroix.

[La liberté guidant le peuple (28 juillet 1830), 1830, 260 x 325 cm, Paris, Musée du Louvre]
4. Régularité du motif
Les boucliers des policiers sont des objets industriels. Par définition, ils sont produits en grand nombre et ils possèdent une qualité homogène. Tous les boucliers qui avancent se ressemblent. En ce sens, ils sont multiples mais ils forment un tout.
Le caractère inhumain de ces objets est caractérisé par cette régularité. Le manque de diversité est écrasant et réducteur. Ce ne sont plus des personnes qui avancent mais des boucliers, des choses inertes et sans émotions. En ce sens, ils structurent l’image, comme les portes et les fenêtres font partie de la structure d’un immeuble. Nous sommes en présence d’une architecture devant laquelle se trouve la jeune femme.

[Site royal de saint Laurent de l'Escurial, 1563-1583, L'Escorial (Espagne)]
[Crédit photographique : Wikipedia]
5. Expression du motif
Il est impossible d’analyser cette photographie en passant sous silence l’expresison d’immense détresse qui agite la mère. De plus, le bâton au-dessus de sa tête est menaçant. En ce sens, nous retrouvons la douleur, le trouble et le tourment qui secouent le personnage d’Edouard Munch dans le tableau Le Cri.

[Le Cri (détail), 1893, 91 x 73,5 cm, Nasjonalgalleriet, Oslo]
Conclusion
J’ai tenté d’ouvrir des pistes d’analyse pour comprendre pourquoi une photographie d’actualité pouvait exprimer un tel sentiment de puissance. Je le fais sans prétention.
Pour y arriver, j’ai dû mettre une distance analytique entre ma personne et la scène représentée par la photographie. J’ai tenté de voir quelques composantes intrinsèques à l’objet qui expliquent sa puissance.
Si j’ai eu une distance analytique avec le sujet étudié, je ressens une proximité avec la douleur de la véritable personne capturée par la photographie. J’espère qu’il n’y aura pas de confusion entre ces deux approches.

